Les bienveillantes : immersion au cœur d’une bouleversante humanité

Hans Kesting nous l’assure : il n’y en aura pas d’autres. Alors, pour avoir la chance de le voir ou le revoir dans ce rôle, il fallait venir en Hauts-de-France. Pour les deux dernières dates de la tournée, la pièce Les Bienveillantes, adaptée et mise en scène par Guy Cassiers, d’après l’imposant roman de Jonathan Littell, a fait ses adieux sur le plateau du Grand Théâtre de la Maison de la Culture d’Amiens, dans le cadre du Festival Tendance Europe, après nous avoir entraînés dans un ultime voyage au cœur de la Shoah, regardée de l’intérieur par les bourreaux de la SS.

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© Kurt Van der Elst

Face à nous, Maximilien Aue se livre sur ses actes, impassible et calme tandis que le public demeure dans la lumière comme pour lui rappeler que nous sommes tous concernés et que l’homme qui se tient devant nous n’est rien de plus qu’un être humain dans toute sa complexité. « J’ai fait mon travail » dit-il, avant d’avouer avoir agi en pleine conscience, pensant que c’était son devoir. « Qui donc est coupable ? Tous ou personne ? », d’avoir obéit aux ordres du Führer, d’Hitler, quand il a imposé d’inclure tous les Juifs dans les actions d’extermination ? Nous ne sommes pas là pour juger mais pour recueillir la parole d’un bourreau que l’on ne parvient pas à détester ou haïr malgré les actes infâmes dont il s’est rendu coupable. Il est là, nous regarde et tente de dire l’indicible : « Pour ce que j’ai fait, il y a toujours eu des raisons, bonnes ou mauvaises, mais des raisons humaines. ». Qui a le droit de l’en blâmer ?

Jonathan Littell a obtenu le prix Goncourt en 2006. Son roman, qui comptabilise plus d’un millier de pages, a suscité dès sa sortie une vaste polémique, due au sujet abordé par le regard de Maximilien Aue, un ancien officier, Obersturmführer reconnu, qui a participé activement sous le IIIe Reich à l’exécution des Juifs de l’Europe de l’Est durant la Seconde Guerre mondiale. Le tour de force du flamant Guy Cassiers, directeur du Toneelhuis d’Anvers, est d’avoir su puiser dans l’essence même de ces mémoires imaginaires pour n’en garder que ce qui s’apparente à la substantifique moelle de l’œuvre. Durant plus de trois heures, il nous plonge dans la conscience et le quotidien de cet homme qui reconnaît que « c’est une erreur, mais une erreur humaine. ». Il signe une œuvre coup de poing qui s’exprime en toute humanité avec une dose immense d’émotion et de sincérité, qui doit beaucoup à son interprète principal, Hans Kesting, lequel continue d’exercer sur nous son jeu d’acteur à la fois captivant et intense. On ne peut détourner notre regard du sien. Solide, il livre la « douleur de la vie et mémoire inaltérable » du protagoniste fictionnel et nous désarme totalement.

La direction d’acteurs est très précise et la mise en scène permet une évocation émotionnelle d’une grande justesse. Au-delà d’un rail de chemin de fer qui traverse le plateau de cour à jardin, on trouve un mur gris composé de dix lignes de vingt-sept petits casiers, tous semblables. Evoquant aussi bien les camps de concentration que les crématoriums ou columbariums dont les portes seraient celles des cercueils voire des urnes funéraires, cette partie de la scénographie nous transperce le cœur quand, dans les dernières minutes, les deux-cent-soixante-dix casiers s’ouvrent et se ferment, comme des fantômes venant hanter la conscience de Max dans laquelle nous pénétrons par la présence de la vidéo, avec parcimonie, qui soulignent les visions et tortures mentales que subit l’officier. Ces scènes, spectaculaires, sont éprouvantes aussi bien pour le spectateur, témoin et confident tacite, que pour Hans Kesting qui ne s’économise pas.

Après Rouge décanté qui abordait les camps de concentration japonais, Guy Cassiers s’attelle à une autre page sombre de l’Histoire, celle de l’holocauste. Sans se faire ni juge ni pédagogue, il offre une vision sobre et dépouillée qui laisse place à l’émotion et ouvre une réflexion où nul n’a la réponse puisqu’il semble impossible de dire ce que nous aurions fait, nous, dans de pareilles circonstances. L’humain et la monstruosité s’embrase dans une personnalité complexe mais demeure une question essentielle : qu’est-ce qui fait que n’importe qui peut, à un moment ou à un autre, basculer dans l’horreur ? Avec son œuvre fictionnelle, Jonathan Littell inscrit l’histoire dans l’Histoire avec une actualité déconcertante. Guy Cassiers, lui, la fait exploser dans une universalité poignante qui impressionne et qui nous marquera durablement.

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