Juste la fin du monde : dans l’urgence de vivre

La saison 16-17 est celle de Jean-Luc Lagarce si l’on en croit les nombreuses créations culturelles basées sur ses œuvres. Après Derniers remords avant l’oubli par le jeune metteur en scène Vincent Marbeau au Brady et le film événement de Xavier Dolan, c’est la Compagnie Paroles Vivantes qui produit une version scénique de Juste la fin du monde au Théâtre de Belleville, texte écrit en 1990 par l’un des auteurs contemporains les plus joués en France, pour une plongée oppressante dans une écriture de la nécessité.

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© D.R

Tel le retour de l’enfant prodige, Louis remet les pieds dans la maison familiale après des années d’absence. Sa mère, sa sœur, son frère et sa belle-sœur sont là pour l’annonce de sa mort prochaine, irrémédiable et inévitable. Mais les retrouvailles ne sont pas celles attendues et se transforment rapidement en occasion de dire tout ce qui ne fut que silence durant si longtemps, sans que Louis y parvienne. Le temps et l’unité de lieu se disloque peu à peu. On y distingue les monologues du jeune homme, qui s’adresse directement à nous, spectateurs des confrontations de chaque membre de la famille aux allures de face à face. Enfin, quelques scènes de groupe ponctuent le caractère oppressant des retrouvailles. Ce temps disséqué est particulièrement bien suggéré par les reprises sur les conjugaisons où passé, présent et futur se confondent avant « que le reste du monde disparaisse avec soi ».

Sur le plateau dépouillé, tout comme la mise en scène de Bertrand Marcos, trône un canapé gris sans âme à jardin et un micro à pied à cour. Le parti pris est celui de ne pas entraver la force des mots, de la parole. On y retrouve le langage propre aux grandes œuvres de Lagarce qui creuse en profondeur dans la complexité des rapports et des sentiments humains pour faire éclore un théâtre de l’urgence. Cependant, bien qu’elle en rende parfaitement compte, la troupe a tendance à confondre avec la précipitation. Le texte est dit à la vitesse d’un cheval au galop faisant la course avec un TGV. Un peu comme dans Derniers remords avant l’oubli, il s’agit ici de dire le maximum de choses avant qu’il ne soit trop tard, que la mort mette fin à la conversation. Néanmoins, comme souvent, il y a l’expression d’une incapacité à communiquer réellement, à aller à l’essentiel, à parler pour combler le vide d’une vaine existence, ce qui en fait une œuvre complexe dont il est parfois bien difficile de s’emparer.

Du côté de la distribution, la véritable révélation vient de Caroline Marcos, époustouflante dans le rôle de Suzanne. Débordante d’énergie, elle est lumineuse et bouleversante, notamment dans sa longue tirade face à son frère où elle lui avoue avec une justesse inouïe « Je voulais être heureuse et l’être avec toi ». A ses côtés, Pauline Deshons est une Catherine légèrement en retrait mais pleine d’intensité. En revanche, le jeu de Sophie Bourel en mère de famille ne nous a pas convaincu, tout comme celui des premières scènes d’Ash Goldeh, qui peine à trouver le ton juste dans la peau d’Antoine, taciturne et fade qui ne parvient à affirmer sa place dans la famille. Cependant, son monologue gagne en intensité et finit par nous toucher, faisant naître une larme furtive au coin de nos yeux comme de ceux du comédien. Enfin, Dimitri Jeannest est Louis dont les prises de parole au micro passent légèrement en force. Le reste du temps, il est très souvent impassible, voire inexistant, ce qui est bien dommage.

On y retrouve toute la brutalité du désarroi de la nature humaine mais aussi la violence du monde dans lequel nous évoluons sans avoir choisi d’y être parachuté, où dire pour se souvenir n’est pas chose aisée. Savoir laisser sa place et se connaître soi-même est une belle utopie à laquelle nous aspirons tous comme un mirage inaccessible. La tension permanente dans laquelle nous sommes jetés sans ménagement nous précipite au bord du malaise. Nous ne sachons quoi en penser en sortant, trop assommés par le décalage entre le texte et le jeu. La pièce est néanmoins à voir pour se confronter à nouveau à l’écriture incisive et tranchante, à la puissance du propos de Jean-Luc Lagarce, la musicalité des mots tels des vagues régulières qui inlassablement viennent jouer sur le rivage, bien que la proposition scénique ne restera pas dans les annales jusqu’à la fin du monde.

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