Jamais assez : insatiables ambitions

Présentée au Festival d’Avignon en 2015, la chorégraphie de Fabrice Lambert poursuit sa tournée et fait escale quelques jours au Centre Pompidou, en partenariat avec le Théâtre de la Ville. Puisant l’inspiration dans des mythes antiques ou modernes, le spectacle explore les limites d’une humanité jamais satisfaite et qui en veut toujours plus sans pour autant avoir le pouvoir de lutter contre ce qui n’émane pas de sa volonté.

jamais-assez
© Christophe Raynaud de Lage

Tout commence dans une semi-pénombre à laquelle nos yeux devront s’habituer pour voir émerger des ténèbres une ligne compacte qui roule lentement vers le bord du plateau comme une masse indivisible sur la rythmique de rifts de guitare. Les ondulations lentes et régulières nous captivent d’entrée de jeu avant que les silhouettes humaines ne se détachent de cet amas linéaire pour se lancer dans une danse périphérique, explorant tout l’espace, refaisant le chemin parcouru en sens inverse avant d’éclater le groupe. Ils tombent, se relèvent, tentent de s’élever, dévalent, se regroupent… Sur le plateau, les dix exceptionnels danseurs semblent ne jamais pouvoir prendre leur envol malgré de nombreuses et vaines tentatives pour échapper aux châtiments divins et aux forces de la nature. L’énergie et la puissance des corps, qu’ils soient fondus dans la masse ou éparpillés, s’inscrivent dans la dislocation du temps, parfaitement maîtrisé, tantôt étiré et tantôt pris d’une fulgurance incontrôlable. Les lumières de Philippe Gladieux nous invitent à plonger dans le monde des souterrains, dans une atmosphère quasi irréelle, et traduisent tour à tour l’urgence ou le besoin de s’arrêter. Elles suivent l’énergie et les mouvements en soulignant la beauté des relations au temps et au corps. Le geste chorégraphique est fort, semblable par moment à un jeu collectif aux règles floues dont le but serait de gravir la montagne de l’existence et de conquérir le monde.

Fabrice Lambert l’affirme, il s’est inspiré du documentaire danois Into Eternity de Michael Madsen, dont on entend de courts extraits durant le spectacle, qui s’intéresse à Onkalo, un chantier finlandais colossal et titanesque d’enfouissement de déchets nucléaires durant cent mille ans, soit une éternité pour la vie humaine. Par extension, nous pensons évidemment au mythe de Prométhée dont le nom signifie « celui qui anticipe » et qui fut condamné par les Dieux à être attaché à un rocher du Caucase pour subir le supplice perpétuel de se faire dévorer le foie par un aigle pour avoir dérobé le feu à Zeus afin d’en faire don aux hommes. Le parallèle est fait avec le nucléaire qui donne un pouvoir à l’humanité sur la nature mais tout comme le feu, il faut garder à l’esprit que cela peut mener à la destruction. Défier les Dieux, cela n’est jamais très pertinent, comme en témoigne Sisyphe qui, bien qu’il puisse symboliser le courage de vivre, fut condamné à faire rouler éternellement un rocher jusqu’en haut d’une colline mais qui redescendait sans cesse avant de parvenir au sommet. Cette tentative d’achever un travail interminable, inutile et vain pourrait aussi servir d’appui à Jamais assez.

Albert Camus a écrit « En vérité, le chemin importe peu, la volonté d’arriver suffit à tout » mais aussi « Il faut imaginer Sisyphe heureux ». Pourtant, ici, Fabrice Lambert semble prendre la direction opposée où rien de laisse présager un avenir plus lumineux malgré une énergie galvanisante. En témoigne le tableau final avec des halos de fumée qui émanent du néant et de la pénombre comme une menace visible et palpable sans pour autant pouvoir l’éviter ou la détruire. Après avoir tenté de faire face à la lumière tout en s’en protégeant avec les bras et les mains, les danseurs ont recouvert et enfoui dans les ténèbres l’espace scénique par une bâche noire de manière furtive, compulsive et poignante. Ce geste chargé d’une lourde signification ne laisse aucun espoir pour affronter le monde, dans un supplice permanent et immuable. C’est vertigineux mais d’une véracité alarmante qui fait évidemment réfléchir sur les profondeurs obscures de la nature humaine et nos ambitions jamais rassasiées qui nous poussent à toujours vouloir aller plus loin, plus vite et plus haut !

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