La peur : spirale mensongère

Partant de la nouvelle de Stefan Zweig écrite en 1913, Elodie Ménant adapte le texte de La peur, le met en scène et l’interprète en alternance avec Hélène Degy. Elle transforme cette pièce en un diamant brut qui prend l’allure d’un palpitant polar théâtral qui nous tient en haleine jusqu’au dénouement final, surprenant et envoûtant. Devant le succès rencontré, le spectacle joue les prolongations jusqu’au 26 mars 2017 au Théâtre Michel.

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© Olivier Brajon

Fritz est un avocat pénal qui ne compte pas ses heures et délaisse son épouse Irène qui, pour pimenter sa vie, multiplie les divertissements et entretient une relation adultérine avec Edouard un professeur de piano : « Ce n’est jamais le bonheur qui nous pousse à aller voir ailleurs. ». Un soir, alors qu’elle sort discrètement de chez son amant, elle est abordée dans la rue par une jeune femme mystérieuse et inquiétante, qui se prétend être la compagne de ce dernier et exerce alors  sur elle un odieux chantage pécuniaire en tentant de monnayer son silence. Dès lors, nous sommes happés dans le tourbillon de la peur, celui ressenti par une femme enfermée dans ses secrets et ses non-dits et qui, très vite, atteint un point de non-retour, où « chaque mensonge est une nouvelle faute à avouer. ».

Elodie Ménant transpose l’intrigue dans les années 50, sur fond de rock’n’roll et réclames radiophoniques visant à l’émancipation de la femme. Elle tire les ficelles de la dislocation d’un couple en prise avec des mensonges qui émergent d’une volonté sincère de préserver ceux qu’il aime pour éviter de les perdre ou de les décevoir. Par une scénographie mouvante imaginée par Olivier Defrocourt, nous sommes entraînés dans une spirale infernale, alimentée par les murs qui tournent et emprisonnent les protagonistes dans une angoissante existence. Pris au piège avec le couple et la présence énigmatique d’Elsa, le spectateur expérimente par lui-même l’oppression et les persécutions dont est victime la femme volage et les problèmes de communication qui en découlent dans la honte qui est une forme de peur.

Sur scène, le trio d’interprètes est époustouflant. Elodie Ménant incarne cette femme qui vit avec une peur permanente, invisible mais qui la ronge lentement. Peu à peu, son personnage sombre dans la folie et la déraison, sa psychose névrotique atteint le point culminant juste avant le dénouement, surprenant. Elle nous hypnotise et nous entraîne avec elle dans ce moment où tout bascule, où elle perd pied jusqu’à ne plus savoir comment faire pour que tout rentre dans l’ordre quand on sait que l’on « n’oublie rien, tout demeure. ». A ses côtés, Aliocha Itovich joue merveilleusement bien sur tous les tableaux et parcourt la gamme des multiples visages que peut prendre une menace avec une aisance déconcertante. Enfin, Ophélie Marsaud est une Elsa mystérieuse et angoissante qui apparaît et disparaît à volonté jusqu’à nous faire douter de ce qui est vrai, fantasmé ou imaginé.

Dans ce thriller anxiogène plane l’ombre du talent cinématographique d’Hitchcock dont certains clins d’œil surgissent dans cet univers tout en tension, à l’instar d’une scène furtive où Irène suffoque à la fenêtre et fait face à une horde d’oiseaux prenant leur envol. Tout est merveilleusement bien mis en place pour emporter notre adhésion sans aucune réserve. Une tourmente dramaturgique remarquablement maîtrisée avec une distribution de haut vol et une prodigieuse mise en scène : voilà ce qui vous attend si vous poussez la porte du Théâtre Michel ! Alors, n’ayez pas peur et allez-y!

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