Une mouette et autres cas d’espèces : variations sur un même thème

La Mouette de Tchekhov est ce que l’on appelle un chef-d’œuvre dont on ne se lasse pas mais où il est bien difficile de s’en emparer pour se distinguer des autres versions montées. Si Thomas Ostermeier a su le faire avec talent en conservant le texte original, Hubert Colas a choisi une toute autre voie avec un parti pris risqué en proposant six réécritures libres de l’œuvre russe pour une création présentée actuellement au Théâtre de Nanterre-Amandiers. La nouvelle pièce, parfois déroutante, nous saisit par une variation dense, inégale mais belle de Tchekhov.

une-mouette
© Hervé Bellamy

La pièce s’ouvre sur un réquisitoire à l’encontre de La Mouette de Tchekhov. Signé Angélica Liddell, le texte est cru, vulgaire voire trash. Le monologue aborde avec brutalité les différents rapports entretenus avec cette œuvre avant de verser sur ce que le théâtre doit être ou ne pas être. Il pose la question de l’art, de la reconnaissance et de l’amour. C’est un parfait préambule aux quatre actes qui vont suivre, sur des mots de Nathalie Quintane, Jacob Wren, Edith Azam, Annie Zadek, Liliane Giraudon et Jérôme Game. Du désespoir émane la beauté, celle des mots comme des images, où chacun interroge le pouvoir littéraire et celui de l’écriture, mis en parallèle avec des enjeux d’amour : « bien écrire sert-il à ce qu’on nous aime ? ».

Dans l’Acte I, une mouette surplombe le plateau, projetée sur le grand écran en fond de scène. Elle est là, de son regard tantôt bienveillant, tantôt menaçant, pour permettre aux textes de s’imbriquer les uns aux autres comme dans une très belle variation musicale sur un même thème, aussi saisissante qu’une partition wagnerienne (à l’instar du prologue du fabuleux Tristan und Isolde qui figure dans la bande-son choisie avec soin pour cette proposition) sauf qu’ici, les mots ont remplacés les notes pour accéder à la création d’un patchwork de réécriture de la pièce mythique qui résonnent dans le monde d’aujourd’hui et fait sens en replaçant l’artiste et son implication au centre de l’œuvre et du processus créateur. En confrontant une langue contemporaine, des écritures différentes et des formes diverses, nous voyons émerger toutes les interactions entre les êtres humaines, les relations complexes, les rapports aux autres qui nous modifient… Une mouette et autres cas d’espèces bénéficie d’une originale mise en scène, telle une envolée d’oiseaux sauvages sur le bord d’un lac, irrégulière, saisissante, furtive, faite de fauteuils électriques montés sur roulettes sur lesquels les interprètes traversent le plateau comme une œuvre traverse le temps ou comme les humains passent sur la grande scène du théâtre de l’existence. C’est un peu comme le jeu des autotamponneuses où chacun se heurte à la vie. C’est parfois un peu poussif dans la mise en scène mais les images qui éclosent et le jeu précis et convaincant des acteurs parviennent à surmonter la faiblesse et l’inégalité du corpus produit par les plumes qui se sont penchées sur La Mouette et qui ont parfois pris leur envol un peu trop loin ou trop libre du nid, bien que l’on y retrouve tout Tchekhov et ce qui en fait une oeuvre éblouissante. Nous sommes par instants déboussolés, perdus en route dans un propos dilué d’où les idées fortes n’émergent pas toujours de manière franche à la surface mais les différents dramaturges réunis autour d’Hubert Colas font un travail d’appropriation et de réécriture pertinent et intelligent sur l’œuvre de Tchekhov, empreint d’une sensibilité et de beauté.

Libérées de nombreuses contraintes, les écritures contemporaines proposées compilent l’idée de vouloir exister. Ce désir d’être, d’aimer, d’être aimer, d’agir sur sa vie, s’exprime parfois dans un propos désespéré mais ne perd pas de vue les questions existentielles soulevées par Tchekhov concernant comment habiter le monde et ce qui nous retient dans le ici et le maintenant. C’est sans aucun doute le texte de Liliane Giraudon qui, à l’acte IV, s’en approche le plus et nous dévaste dans un tourbillon de pensées semblable à celui dans lequel nous plongeons en lisant La Mouette. Lorsque l’on se sent absent au monde, pouvons-nous vouloir donner son existence pour autrui ou pour l’Art ? Vaste sujet auquel tentent de répondre les différents scénarios réunis par Hubert Colas.

Avec Une mouette et autres cas d’espèces, ce sont sept auteurs contemporains qui nous parlent de l’art, de la littérature, d’une certaine forme d’amour aussi mais surtout du monde qui nous entoure, en partant de la vision de Tchekhov et des personnages de La Mouette. Tréplev, Trigorine, Nina, Macha, Arkadina…, ils sont tous là pour cette pièce puzzle, plurielle, multiple, kaléidoscopique qui nous montre avec intelligence un large prisme théâtral sans jamais se cloisonner dans un registre précis ou un langage singulier. Cependant, elle redonne du sens aux interrogations de notre temps dont le fil conducteur pourrait être le questionnement suivant : pourquoi monter La Mouette aujourd’hui ? Hubert Colas et les auteurs associés à ce projet de réécriture nous redisent alors l’importance et l’urgence de lier création et amour mais aussi la nécessité d’écrire, de jouer et tout simplement de vivre !

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