Roméo et Juliette : la fulgurance des corps selon Preljocaj

Tandis que le chorégraphe Angelin Preljocaj nous a surpris avec le très touchant film Polina, danser sa vie, il y a quelques semaines au cinéma, c’est à Chaillot, Théâtre national de la Danse, que nous avons pu redécouvrir avec beaucoup d’émotion sa vision de Roméo et Juliette, spectacle créé en 1990 dont la chorégraphie a été primée aux Victoires de la musique sept ans plus tard. La pièce n’a pas pris une ride et les notes envoûtantes de Prokofiev nous ont fait succomber, une fois de plus, au romantisme et à l’obscurité de l’œuvre.

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© JC Carbonne

Il faut avouer que l’on ne se lasse pas de voir Roméo et Juliette, que ce soit en danse ou au théâtre, dans de multiples versions, tant l’œuvre possède quelque chose de magnétique. En redécouvrant la chorégraphie d’Angelin Preljocaj, la magie a une nouvelle fois opérée. Les notes d’ouverture se déroulent dans le noir total puis des bruits d’hélicoptère, anxiogènes, nous parviennent. Dès lors, nous savons que la pièce aura une résonnance particulière avec notre actualité, décelant des migrants délogés sur fond de violence dans le premier tableau. La dispute, dansée, nous captive tandis que la musique reprend de plus belle. Il en sera de même à chacun des affrontements, magnifiques et intenses.

La scénographie d’Enki Bilal ancre la dramaturgie des corps dans un univers apocalyptique et futuriste dominé par des couleurs sombres et froides du béton telles que le gris ou le noir. Au centre, sous l’œil menaçant du mirador aux allures de vaisseau spacial, les danseurs évoluent avec fougue et vitalité. D’un côté, il y a les miliciens, de l’autre ceux qui n’ont ni toit ni place dans la société. Et au milieu, ce sont deux innocents, Roméo le bagarreur, l’enfant de la rue et Juliette la naïve, fille de dictateur, qui vont s’aimer et s’abandonner l’un à l’autre, oubliant tout ce qui les entoure. Elle est joueuse, enfantine et insouciante, s’amusant à marcher en équilibre sur un fil invisible, qui est celui de la vie. Dans une tenue blanche, immaculée de pureté, Virginie Caussin virevolte autour de Redi Shtylla, un Roméo des Temps Modernes. Leurs duos sont toniques et touchants, parfois en osmose comme dans la scène du réveil qui se déroule en miroir, tandis que la menace plane, ponctuée par les rondes du chien de garde. Mais l’amour est aveugle à toute raison, à l’instar de la puissante lampe qui balaie le public.

De chaudes larmes s’échappent de nos yeux au moment d’un sublime final. Quelle intensité ! Nous avons rarement autant pleuré à l’issue de Roméo et Juliette, emportés par le côté magique, aérien et maîtrisé de la chorégraphie d’Angelin Preljocaj. C’est sensuellement désespéré et c’est ce qui rend l’ensemble d’une beauté absolue jusqu’aux dernières notes avant que les corps inertes achèvent la pièce dans un silence total, intense, prenant et tout simplement parfait.

Une sensationnelle dramaturgie des corps malmenés et une transposition scénique fascinante nous attendait dans cette version revisitée et modernisée qui renforce le caractère intemporel de cette histoire où l’amour s’élance, se heurte, roule au sol comme les remous des vagues sur la plage et finit par nous rattraper. Le contexte politico-social prend de l’épaisseur et contraste avec la fragilité d’un amour naissant entre deux castes que tout oppose. Une vision pertinente et exceptionnelle qu’Angelin Preljocaj continue de nous offrir en nous disant que « La paix, ce n’est pas grand-chose, c’est la guerre qui se repose un peu avant de repartir. ». En tout cas, cela nous a profondément émus, comme une bulle de bonheur en réponse au malheur qui frappe notre monde.

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