Molly S. : enfermée dans le monde des voyants

C’est un pur moment de délicatesse qui vous attend si vous poussez la porte du Théâtre Trévise à Paris pour aller à la rencontre de Molly S., un spectacle mis en scène et adapté par Julie Brochen dont le retour sur les planches était fort attendu. Avant de très certainement conquérir le cœur des prochains festivaliers à Avignon à l’été 2017, la pièce en deux actes, d’après Molly Sweeney du dramaturge irlandais Brian Friel, a fait chavirer notre cœur en nous offrant une belle parenthèse théâtrale et musicale qui s’apparente à une jolie leçon de vie et d’amour.

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© Franck Beloncle

Molly Sweeney a perdu la vue quand elle avait à peine dix mois. Elle en garde le souvenir d’une série de test et la sensation d’échec. Elle a alors construit tout son monde sur des repères que les voyants ne peuvent pas comprendre, eux qui ont besoin du sens de la vision pour savoir. Aujourd’hui, elle a quarante-et-un ans, et elle vient de se marier récemment à un homme énergique et enthousiaste, Frank, qui parvient à la convaincre de rencontrer un brillant ophtalmologue, le Docteur Rice. Ce dernier, dépressif, propose de tenter une nouvelle opération, celle de la dernière chance comme on dit, pour lui faire recouvrir la vue. C’est une réussite mais les effets secondaires ne sont pas ceux escomptés. Au lieu d’ouvrir les portes du monde à Molly, ce changement inespéré la précipite dans la folie et l’isolement.

Sur le plateau, c’est une splendide partition musicale à trois voix qui se déploie, sous le regard attendrissant de Nikola Takov au piano. Le ténor Olivier Dumait et le baryton Ronan Nédélec, aussi convaincants avec le texte qu’avec les parties chantées, donne un côté vital et nécessaire aux situations et expriment une myriade d’images mentales qui gravitent autour de la vision perdue et retrouvée de Molly, interprétée par Julie Brochen en équilibre constant entre la force et la fragilité, l’espoir et les désillusions. Fonctionnellement aveugle, c’est-à-dire privée de la vision et par extension, du monde.

Inspirée par les travaux d’Oliver Sacks, Julie Brochen nous sert une pièce surprenante mais délicate où chacun peu y puiser des réflexions sur la vie et notre perception du monde. Faut-il absolument voir pour comprendre ? Nous n’en sommes évidemment pas convaincu le moins du monde, sachant pertinemment que le défaut d’un des cinq sens démultiplie les autres. C’est donc uniquement un regard différent, juste et sensible dont nous avions rudement besoin qui vient à notre rencontre en nous bousculant légèrement pour accéder à un espace où les sensations et les perceptions permettent de trouver le juste équilibre pour voir l’invisible, effleurer l’impalpable et entendre l’indicible grâce à la sobriété des lumières de Louise Gibaud et la conception scénographique pertinente de Lorenzo Albani. L’alchimie parfaite entre tous ces éléments font de la pièce une totale réussite.

Avec Molly S., Julie Brochen met en scène toute la poésie et le rêve de l’existence, faite de petits instants de bonheur parfois en marge de la norme mais qui font partie du monde que chacun se construit. Avec cette polyphonie des formes, des voix, des sens et des regards, elle nous entraîne avec délectation au pays de la vision, celle d’Antoine de Saint-Exupéry où « on ne voit bien qu’avec le cœur » car « l’essentiel est invisible pour les yeux. ».

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