La femme rompue : nuit noire de solitude

Au mois de décembre 2016, s’il y avait une pièce qu’il ne fallait pas rater, c’était bien évidemment La femme rompue au Théâtre des Bouffes du Nord, signant ainsi le retour sur les planches de Josiane Balasko, dans un seule-en-scène incarné et profondément tranchant, assez pour nous entailler le cœur. Ce monologue, texte resserré de Simone de Beauvoir, nous donne à entendre un cri de rage et d’amour sur fond d’abandon. Une merveille textuelle et scénique qui n’a évidemment rien de joyeux en cette période de fêtes.

(photo by Pascal Victor/ArtComArt)
© Pascal Victor / ArtComArt

Muriel aurait aimé faire quelqu’un de bien de son fils Francis et de sa fille Sylvie. Mais en ce soir de réveillon, elle est seule, abandonnée de tous. Elle n’a pas eu la garde du premier lorsque son mari l’a quitté et la seconde s’est suicidée. Elle se sait responsable de la mort de l’adolescente. C’est d’ailleurs ce qui lui vaut une condamnation à perpétuité à la solitude de la part de son entourage. Cela a provoqué chez elle une haine du monde entier et c’est ce cri qu’elle pousse devant nous, spectateurs-auditeurs suspendus à ses confessions nocturnes, qu’elle nous offre sans fard ni artifice une nuit d’insomnie. Celle qui s’estime « faite pour une autre planète » avoue s’être trompée de destination mais elle est là, allongée sur une banquette orange, seul accessoire scénique et unique élément apportant un peu de chaleur, faisant écho à une séance de psychanalyste ou de thérapie. En effet, c’est un cœur froid, vidé et anéanti qui s’ouvre peu à peu, laissant entrevoir son vrai visage, celui d’une femme entière, parfois détestable et qui ne cherche pas notre compassion, mais terriblement humaine et en grande souffrance.

Monologue se situe au cœur des trois nouvelles qui constituent La femme rompue de Simone de Beauvoir. Le texte est surprenant et sonne comme un plaidoyer de la survie. Tantôt ironiques, tantôt crus ou cyniques, les mots viennent trancher la solitude de manière totalement désarmante. Hélène Fillières propose une mise en scène minimaliste, épurée à l’extrême et intimiste au Théâtre des Bouffes du Nord, magnifique écrin qui n’a besoin de rien d’autre que quelques lumières cliniques délicates d’Eric Soyer et des notes de musique de Mako, toutes en tension et fragilité comme la façade du personnage, pour sublimer le moindre mot et la plus petite émotion qui émanent de l’œuvre. Et rien ne sera fait dans la dentelle pour esquisser ce cataclysme intime qui nous chamboule, nous touche, nous bouscule, nous hante aussi, parfois. A plusieurs reprises, notre gorge se noue, nos larmes coulent, trouvant écho dans nos vies ou nous faisant réfléchir à ce que l’on peut observer au quotidien.

Pour incarner cette femme fracassante et fracassée, il fallait une actrice de taille et c’est Josiane Balasko qui relève le défi haut la main. Si ses personnages ne semblent pas destinés à passer des belles fêtes (on se souvient de Madame Musquin, coincée dans l’ascenseur le soir du réveillon dans Le Père Noël est une ordure ou encore sa rencontre improbable en gare le soir de la Saint-Sylvestre dans Nuit d’ivresse), elle n’y échappe pas non plus ici. Pieds nus, vêtements sombres et cheveux longs blanchis par le temps et les soucis, elle est cette mère et épouse franche qui exprime son mal-être avec une parfaite maîtrise de la tornade émotionnelle qu’elle suscite. Tout en sobriété et avec beaucoup de retenue, elle est juste et époustouflante. Son jeu est irréprochable, malgré la difficulté de rester en position allongée la quasi-totalité de la représentation. La conscience piétinée de son rôle circule dans les rangs du théâtre et vient envelopper notre empathie. Nous souffrons avec elle et sa parole acérée nous dévaste bien qu’elle ne veuille pas tricher et dire la « vérité vraie » mais qu’elle exprime surtout les mensonges dont elle se persuade elle-même. Elle se voile la face comme un stratagème pour éviter la souffrance mais c’est encore pire que d’affronter les plaies béantes qui entaillent son cœur.

La femme rompue est à écouter et à éprouver. Josiane Balasko est comme un oiseau que l’on met en cage. Entre culpabilité et déni, nous plongeons dans la torture mentale de cette femme qui se ment à elle-même et qui est bouleversante malgré un langage parfois grossier mais traduisant toujours avec la plus grande justesse la pensée intime qu’elle ressent. La réhabilitation de cette femme brisée et torturée mentalement est vaine et illusoire au terme d’une nuit blanche où elle s’enfoncera encore davantage dans une solitude noire et profonde qui ne pourra être édulcorée, vouée à la ravager, l’anéantir, la détruire. « Ne pas faire de reproches. Tout effacer. Repartir du bon pied. ». Comme la flamme d’une bougie, le texte nous consume mais nous ressortons avec la terrible envie de crier notre amour pour l’humanité et notre envie de réconciliation avec ceux que l’on a blessés ou perdus pour ne pas finir ainsi, seuls un soir de réveillon, à s’apitoyer sur notre sort dont on est forcément responsable en partie.

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