Ceux qui errent ne se trompent pas : révolution par les urnes

Après les critiques dithyrambiques au dernier Festival d’Avignon, et juste avant de poser ses isoloirs au Théâtre de Sartrouville en janvier prochain, Maëlle Poésy a présenté la pièce politique de Kevin Keiss, Ceux qui errent ne se trompent pas, au Théâtre de la Cité Internationale où elle a rencontré un vif succès, au point de prolonger de deux représentations. En partant d’une situation de crise, le texte s’évertue à interroger la démocratie et le pouvoir de l’acte de vote qui donne la parole aux citoyens.

ceux-qui-errent
© Jean-Louis Fernandez

Il est 7h50. La pluie fait rage au dehors mais une femme a bravé les éléments pour venir installer le bureau de vote. Nettoyant frénétiquement l’urne à la transparence irréprochable, elle semble anxieuse. Elle aligne les bulletins et les enveloppes avec obsession et minutie quand arrive le maire et deux têtes de liste. Les heures s’égrainent et malheureusement personne ne daigne pousser la porte pour venir exercer son droit de parole démocratique. Un bureau de vote sans électeurs : c’est du jamais vu ! Pourtant, en appelant le numéro d’urgence du Ministère de l’Intérieur, on apprend que seule la Capitale semble touchée par ce phénomène inexplicable où l’abstention record est en ligne de mire. Cependant, coup de théâtre : à 17h20, le flash info alerte sur un moment unique : tout le monde sort de chez lui et se rend aux urnes mais pour exprimer une véritable révolution : + de 80% de votes blancs ! C’est un véritable ébranlement des classes politiques qui s’active ! « Il faut que les choses changent », même si cela doit se faire par une dérive d’une confrontation démocratique.

En cette période d’incertitude électorale en France, le sujet fait forcément réfléchir. Loin de ce que Joël Pommerat a fait avec son Ça ira (1) fin de Louis, Ceux qui errent ne se trompent pas s’empare néanmoins habilement des codes de la démocratie et de la République pour théâtraliser la politique. Malgré quelques petites longueurs sur la fin et une déviance du propos vers un univers plus onirique, fantastique et moins crédible, nous plongeons dans les affres du vote et des conséquences de cet acte citoyen sur le monde qui nous entoure, tout en interrogeant les fondements de notre modèle politique. Et même si « on ne contrôle pas ce dont on rêve », « nous sommes toujours le mensonge de quelqu’un d’autre » et il est bien difficile de s’ancrer dans un monde qui nous échappe et de tracer son chemin.

La scénographie modulable d’Hélène Jourdan, grâce à de grands panneaux montés sur roulettes, apporte un grand dynamisme à la représentation. Les isoloirs s’ouvrent et permettent de créer de nouveaux espaces, du salon du QG au lieu de repli de l’équipe quand la pression se fait trop lourde, en passant par le palais ministériel. Quelques accessoires annexes suffisent à rendre l’ensemble fluide et rythmé. L’usage fait de la vidéo, notamment pour un reportage journalistique télévisuel, s’insère parfaitement dans le reste de la proposition pour « écrire l’Histoire en direct ». Les nombreux changements permettent d’articuler et de structurer les scènes entre elles. Maëlle Poésy propose une direction d’acteurs galvanisante où les six comédiens (Caroline Arrouas, Marc Lamigeon, Roxane Palazzotto, Noémie Develay-Ressiguier, Cédric Simon et Grégoire Tachnakian, tous formidables et investis) sont tour à tour le peuple ou les protagonistes des classes politiques, noyant leurs illusions dans le plateau qui se transforme peu à peu en pédiluve géant. Mais quand le bateau prend l’eau, les rats quittent bien souvent le navire et le texte de Kevin Keiss, inspiré de La lucidité de José Saramago, ne nous épargne pas quelques clichés et d’infimes facilités comme la scène de départ précipité qui rappelle sans conteste la fuite du roi à Varennes.

Ceux qui errent ne se trompent pas est en conclusion une pièce politico-fictionnelle qui s’inscrit dans le tourbillon de notre monde, au moment où l’on s’interroge profondément sur notre système démocratique et sur ceux qui font notre Histoire, même en s’obstinant quand ils ont tort, quitte à nous perdre avec eux. Un torrent théâtral qui devrait encore faire verser beaucoup d’encre dans le domaine politique et pour cela il n’y a pas de multiples solutions : aux urnes citoyens !

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s