En manque : la chute d’un monde

Metteur en scène déroutant et souvent trash, dont son Idiot ! Parce que nous aurions dû nous aimer d’après le roman de Dostoïevski, a laissé un souvenir impérissable dans le cœur des spectateurs il y a deux ans, Vincent Macaigne revient à Vidy-Lausanne pour créer En manque, spectacle vivant par excellence qui s’empare d’une jeunesse qui n’a plus vraiment de pensées pour parvenir à se réveiller et qui, déboussolée, exprime sa révolte abyssale dans un cri désespérant sur le chaos du monde. Sa création arrive en France au Tandem Douai-Arras les 16 et 17 janvier prochain.

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© Mathilda Olmi

Le spectacle ne cesse d’évoluer depuis sa création le 13 décembre dernier où il ne durait pas plus de 1h20. Désormais, il a gagné une bonne heure de représentation supplémentaire. Tout commence sur le parking du Théâtre de Vidy, sous la salle René Gonzalez, au bord du lac Léman englouti par la nuit,  où nous sommes accueillis avec fracas par Madame Burini. Cette nouvelle riche a quitté ses montagnes pour la vallée où elle a ouvert une galerie avec des œuvres d’art mises à disposition de tous. S’installer ici, c’est se faire dévorer et ne pas résister aux bruits du monde : « Je suis descendue en bas alors que je venais d’en haut. ». Accusée de faire du bruit, Sofia Burini s’empare d’un mégaphone et forme un cortège de spectateurs qu’elle guide au bord du lac « pour déranger les bateaux ». Elle nous réunit pour expliquer le projet de sa vie, cette fondation, qui est l’échec de son existence, son grand ratage. Elle regrette que la jeunesse, la fougue, la force et la colère ne soient contenues dans des cadres. Son discours est pessimiste et teinté d’un énorme manque d’amour : « Avant de disparaître, je voulais vous dire que je vous aime tous, le groupe et individuellement. ».

De retour dans la salle, après avoir visité la fondation, l’inauguration se poursuit. C’est Liza, la fille qui s’empare de la décadence de l’existence et de conflits intergénérationnels pour sombrer dans un monde en perte de vitesse et de repères. Avec son amoureuse Clara, elle est venue pour assassiner la mère, cette figure sensée être un guide immuable dans la vie, représentée symboliquement par une poche d’eau grandissant au-dessus de nos têtes et dont elle sortira plus tard dans le spectacle, comme une seconde naissance. Le carnage se poursuit et lorsque les fumigènes se dissipent et que la musique à outrance se fond dans le murmure du silence, c’est une vision apocalyptique qui surgit, celle où la jeunesse a pris fin. Le public est invité à toutes les dérives du monde, partageant des bières ou dansant sur le plateau transformé en boîte de nuit que nous sommes invités à rejoindre. « Le monde en est ainsi. », laid, noir, violent. Comme l’écrit si bien le mari, délaissé, en lettres rouges capitales sur le mur, « Il est désespérant d’être nous. » et même en faisant légalement la religion comme le souligne la démarche de Clara, la lutte est inégale.

Déconseillé aux femmes enceintes, aux personnes épileptiques et aux jeunes de moins de seize ans, En manque exprime avec force la violence, les excès, les désillusions. A grand renfort de silhouettes, d’ombres, de flou artistique perdu dans la fumée, de paysage sonore anxiogène mais aussi tapageur et d’images saisissantes, éclairées par une lumière froide, clinique, rien n’est épargné, plus rien n’est propre au final dans cette lutte d’amour où seul le manque remplit le vide. Tout est dévasté, souillé, anéanti et pourtant, une certaine forme de beauté et de pureté jaillit du chaos. C’est cela aussi le talent de Vincent Macaigne qui fait émerger une véritable œuvre d’art, de celles qui montrent le beau dans le laid, la lumière dans l’obscurité, l’espoir dans la dépression. Il possède cette façon incroyable de saisir le monde, d’exprimer nos craintes les plus enfouies, le déluge de nos existences, coincés dans un rêve d’avenir meilleur qui s’éloigne constamment. Vouloir étreindre le monde dans son ensemble, sans foi, c’est se perdre inéluctablement. Notre vie est à nous et notre histoire intime mais il faut sans cesse se réinventer, se bousculer, s’aimer, échouer, continuer pour ne pas accepter de juste passer ici bas, avec folie et intransigeance.

Les acteurs ne s’économisent pas. Thibaut Evrard, Liza Lapert, Clara Lama-Schmit et Sofia Teillet tourbillonnent dans l’apocalypse du monde qui vient de chuter. Avec En manque, sorte d’étude théâtrale performative, vive et fulgurante, qui oscille entre dépression et mélancolie, Vincent Macaigne signe un spectacle puissant, fou, excessivement fracassant qui parvient à nous asséner une incroyable fureur de vivre. Son geste théâtral est dévastateur, il bouscule, interpelle, déboussole, nous égare pour mieux nous guider vers la lumière. Nous en sortons néanmoins avec le besoin irrépressible de nous confronter à un peu de douceur, de retrouver le calme du bord du lac endormi pour effacer la noirceur du pessimisme qu’il a étreint avec véracité et sincérité durant près de deux heures trente. Cependant, il nous tarde déjà de découvrir ce qu’il fera du texte de Tchekhov, Je suis un pays adapté d’Ivanov, en septembre 2017 au Théâtre Vidy-Lausanne. Rendez-vous est pris.

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