Déjeuner chez Wittgenstein : la folie d’un retour

Dans le cadre du portrait que lui consacre cette 45ème édition du Festival d’Automne à Paris, après Des arbres à abattre à l’Odéon-Théâtre de l’Europe et Place des Héros au Théâtre national La Colline, le metteur en scène polonais Krystian Lupa présente une troisième œuvre de Thomas Bernhard, Déjeuner chez Wittgenstein, au Théâtre des Abbesses. La pièce vaut aussi bien pour la force de son texte que pour son époustouflant trio d’acteurs qui le porte avec conviction.

dejeuner-chez-wittgenstein
© Marek Gardulski

Comme souvent dans les pièces mises en scène par Krystian Lupa, la scénographie est constituée d’une boîte dont le quatrième mur est vitré. Cela instaure une légère distance, nécessaire, avec l’intimité des personnages que nous pénétrons sans retenue. Le décor est celui d’un intérieur bourgeois, qui se veut chaleureux mais devient oppressant, avec pas moins de douze portraits de famille suspendus. La peinture écaillée des portes du séjour donnant dans la chambre ou la cuisine nous montre que rien n’a changé depuis vingt ans, depuis la mort du père qui a figé la scène dans le temps. La tension est palpable dès le lever du rideau et la pression va aller crescendo comme dans une cocotte-minute au bord de l’implosion.

La fluidité patiente du texte laisse la place à certains silences nécessaires, bien que la pièce soit plus resserrée que les deux autres qui constituent le Portrait Lupa au Festival d’Automne. Dans la première partie, scène d’exposition étirée et sublimée, nous assistons au face-à-face latent de deux sœurs. L’une fume et boit dans un coin tandis que l’autre s’agite pour dresser la table du déjeuner. C’est elle qui a fait sortir leur frère de Steinhof, l’asile psychiatrique dans lequel il était placé. Tous les oppose, même l’art théâtral qu’elles ont en commun : « Nous avons choisi le théâtre parce que notre frère et nos parents le haïssait. ». La cadette est résignée et lucide tandis que l’aînée régente tout sans se sentir traitée à sa juste valeur : « Il a besoin de moi. Il dépend de moi. Mais toi, il t’aime. ». Des relations malsaines voire incestueuses couvent sans jamais éclater réellement au grand jour. Malgorzata Hajewska-Krzysztofik est fabuleuse dans le rôle de Ritter qui porte en elle l’espoir d’un horizon moins sombre malgré un huis-clos tacite qui la contraint à rester. Agnieszka Mandat est brillante également. L’aînée n’a pas jouée depuis quatre ans et prépare le rôle d’une aveugle avec deux répliques, mais ici elle possède un texte précis et tranchant qui nous emporte totalement.

Il faudra attendre la seconde partie pour voir apparaître Ludwig, le frère, philosophe « anti-artiste » fou et paranoïaque qui voue une admiration sans borne pour la musique de Beethoven, Brahms ou encore Schönberg. Piotr Skiba est magnétique. Nous sommes suspendus à ses lèvres tandis qu’il dévore sa soupe, avec appétit mais en silence. Son premier monologue est d’une perfection merveilleuse. Sa divagation, qui se heurte au regard de glace de sa sœur, fissure sa carapace pour laisser glisser sa folie et envahir la pièce. Pessimiste et méprisant (« Etre acteur, c’est ordinaire. Jouer d’un instrument, c’est tout autre chose. »), tyrannique et ne supportant pas le mécénat parental qui perdure, il nous subjugue, nous dévaste aussi dans ses accès de folie lucide : « Ici, c’est une tombe. Nous sommes déjà enterrés. ». Il est époustouflant dans la scène du beignet, juste avant le second entracte que nous subissons à grand regret, pris dans le tourbillon de cette plongée en enfer.

L’instant fort et saisissant retrouve son intensité dans la dernière partie, avec toujours autant de profondeur et de justesse. Nous faisons les montagnes russes des émotions avec des fulgurances vertigineuses. Tout est savamment dosé, sans excès ni carence dans ces rapports pervers et vampiriques où chacun s’abreuve des faiblesses des autres jusqu’à épuisement et abrutissement. Le final nous laisse conquis, au moment où se produit une forme de délivrance des fantômes qui hantent le jeune homme avant un retour au quotidien emprisonnant qui ne laisse aucune échappatoire. La maîtrise du temps de la représentation est telle que ces 3h30 avec entractes seraient presque insuffisantes. Un magistral chef-d’œuvre théâtral, juste, sincère et parfait comme nous aimerions en voir plus souvent.

Le portrait consacré à Krystian Lupa se révèle être constitué de trois œuvres majeures dont ce Déjeuner chez Wittgenstein vient refermer la série des uppercuts théâtraux assenés par un grand maître de la scène internationale. Son contrôle des textes de Thomas Bernhard en fait un art éloquent dont on ne se lasse pas. Très différent de la version qu’en avait fait Séverine Chavrier la saison dernière à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, la tension s’installe ici lentement comme un poison qui s’invite dans nos veines sans que l’on y prenne garde. En ce soir de première, Krystian Lupa, légèrement en retrait des autres spectateurs, enveloppait la scène de son œil attentif et bienveillant et nous offrait un rire hoquetant comme pour ne pas oublier que le texte possède des touches de légèreté et d’humour cynique voire grinçant au milieu des tensions saisissantes de la situation familiale.

Pour prolonger le plaisir de ce portrait, hormis l’irrésistible envie de relire les œuvres complètes de Thomas Bernhard, nous vous conseillons de plonger avec délectation dans l’ouvrage Utopia, lettres aux acteurs de Krystian Lupa, paru chez Actes Sud en septembre dernier, dans lequel le metteur en scène polonais donne des pistes de lecture et de compréhension sur ses choix scéniques, lui pour qui le théâtre est « un laboratoire des expressions humaines ». Un régal de lecture en adéquation avec la bulle de bonheur dans laquelle nous avons été enveloppés avec Déjeuner chez Wittgenstein.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s