Zvizdal : dans la solitude des champs de ruines

Après avoir créé le spectacle au dernier Kunstenfestivaldesarts de Bruxelles, le collectif anversois BERLIN présente au Centquatre de Paris, où il est artiste associé, Zvizdal, Tchernobyl si loin si proche, un documentaire réalisé avec la journaliste française Cathy Blisson sous la forme d’une performance multimédia dans laquelle un vieux couple, Nadia et Pétro, nous livre avec une extrême pudeur leur survie après la terrible catastrophe nucléaire qui a vu les habitants de leur petit village fuir face aux radiations invisibles mais omniprésentes.

zvizdal
© Frederik Buyckx

Le dispositif est bi-frontal. De part et d’autre d’un écran double face surmontant trois maquettes de leur ferme ukrainien, les spectateurs plongent dans ce portrait touchant et émouvant d’un couple étonnant mais vieillissant. Cela débute par un écran blanc sur lequel est retranscrite la conversation du collectif pour avoir l’autorisation d’entrer dans le village de Zvizdal situé dans une zone d’exclusion. Là-bas, comme d’irréductibles survivants, il ne reste que deux habitants, un vieux et une vieille, Nadia et Pétro, Baba et Dido, qui vivent dans des conditions très dures, sans réseau, ni électricité et surtout sans âme qui vive autour. Jamais nous n’entrerons chez eux, ni même dans la cour de leur ferme. Tout se fait sur le chemin ou au portail et pourtant, nous avons la sensation de pénétrer leur intimité, leur quotidien avec une pudeur exceptionnelle.

A l’entrée du village, la caméra immersive, à hauteur d’un regard humain, se lance à travers une nature prolifique et une route déserte. Au bout du chemin apparaissent deux silhouettes abîmées par la vie. Le couple semble gêné, presque antipathique. Chacun s’observe en silence. La tension est palpable en cette journée printanière où il semble bien difficile de briser la glace. Bien plus que la peur de l’inconnu, c’est l’incompréhension qui domine, celle de la fuite qui s’est opérée autour d’eux. Baba et Dido ont choisi l’entêtement, même si leurs forces les abandonnent peu à peu elles aussi, au fur et à mesure que les saisons s’égrainent. « On est chez nous, on ne veut pas partir. On ne veut aller nulle part. ». Avec simplicité et naturel, ils nous entraînent dans leur quotidien de labeur. La caméra et les entretiens portent un regard tendre et sans jugement.

Le dispositif est astucieux avec une mise en abyme intéressante à l’aide de maquettes de la ferme du couple vue au printemps, en hiver et à l’automne, montées sur tournette. Un petit écran est intégré à leur environnement représenté en miniature et retranscrit devant nos yeux en gros plans mais aussi en alternance avec les détails minutieux de la reproduction. Il ne reste plus rien de leur village déserté où la nature a fini par reprendre ses droits sur les vestiges de la Poste, de la cantine, d’une ancienne ferme ou encore d’un arrêt de bus. Aujourd’hui, la forêt est partout depuis que chacun a perdu son travail, l’électricité… « On a tout perdu ». Et pourtant, ils sont restés, jusqu’au bout, jusqu’à la fin, jusqu’à la mort et se sont accommodés de ce qui leur est offert : « Si tu ne peux pas porter un seau, porte une tasse. ».

Le collectif BERLIN nous offre avec Zvizdal un documentaire brut, sans artifice où « l’herbe n’est pas plus verte ailleurs ». Sans jamais verser dans le pathos ou le misérabilisme, il évoque une vie dure mais qui est celle que ce couple a choisie, en toute simplicité, même si cela ressemble à de la survie : « Nous visons, et c’est tout. ». Aucun voyeurisme malsain, juste une réalité crue et parfois cruelle, teintée de malheur. Leur lutte contre une sorte de fatalité est bouleversante de véracité et nous laisse les yeux embués dans un final extrêmement touchant tandis que l’on remonte le fil des saisons comme celui de l’existence dans un endroit où tout s’est perdu, tout s’est arrêté, même la vie.

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