Jiří Kylián : de la sensualité à la spiritualité

C’est une soirée étonnante et envoûtante qui nous attend au Palais Garnier jusqu’à la fin du mois de décembre où le danseur et chorégraphe tchèque Jiří Kylián présente un triptyque de ballets courts mais saisissants. Il ouvre le programme avec Bella Figura, suivie de deux nouvelles entrées au répertoire : Tar and Feathers et Symphonie de Psaumes dont se dégagent une harmonie sublimée, le tout dans l’expression d’une poésie corporelle revigorante et contrastée.

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© Ann Ray / Opéra national de Paris

Avec Bella Figura, créée en 1995 et entrée six ans plus tard au répertoire, Jiří Kylián explore la sensualité avec une fluidité déconcertante. Débutant la chorégraphie par un drapé ensorcelant avec le rideau de scène avant d’enchaîner avec des pas plutôt classiques, sur les demi-pointes, telles que les pirouettes ou les arabesques. Les mouvements se poursuivent, alternant les rythmes et les tempi, entre des extraits de Salomon Rossi Suite de Lukas Foss, Stabat Mater de Gian Battista Pergolese ou encore des concertos d’Alessandro Marcello, Antonio Vivaldi ou Giuseppe Torelli. Les jeux de rideaux, de lumières et de perspectives nous invitent à la sensualité charnelle qui s’exprime pleinement avec l’entrée sur le plateau de corps à la poitrine dénudée soulignés par le rouge vif de jupes amples et longues qui nous mènent à l’évanescence et à l’étourdissement de la fugacité des mouvements. La beauté saisissante et transcendante de ce tableau est rompue par des rideaux qui découpent l’espace scénique jusqu’à en faire des bribes de rêves saisis par l’inconscient. Lorsque le feu apparaît en fond de scène, les corps incandescents se consument de désir et de volupté et se perdent dans un silence total durant lequel nous retenons notre souffle comme pour mieux nous laisser envahir par ce sentiment de plénitude avant de se déployer comme les ailes de l’amour.

Dans Tar and Feathers, l’une des pièces les plus récentes du chorégraphe tchèque, les tourments tourbillonnent avec férocité dans un ballet sauvage et primitif. En fond de scène, un piano, flottant dans les airs, démesurément en hauteur, depuis lequel Tomoko Mukaiyama surplombe le plateau. Un homme est allongé sur le dos, les pieds qui pendent dans la fosse d’orchestre tandis que le reflet d’un autre apparaît sur le sol réfléchissant comme un miroir. A cour, un nuage semble échoué comme s’il avait perdu l’équilibre dans un monde qui ne tourne plus vraiment bien rond. Au son du Concerto pour piano n°9 de Wolfgang Amadeus Mozart, les interprètes, dont Hugo Marchand et Alice Renavand se détachent légèrement du reste du groupe, dans un contraste de noir et blanc, usent de mouvements lents et décomposés où leur respiration saccadée et auditive se fond dans un tableau plus sombre et percutant.

La soirée s’est achevée par la Symphonie de Psaumes où la spiritualité élève l’âme pour le triomphe de l’humanité sur le matérialisme ambiant. Avec des tapis orientaux recouvrant le mur du fond, la musique d’Igor Stravinsky sert d’écrin pour cette chorégraphie plus classique mais lumineuse et dynamique. Les corps se coursent, se trouvent. Ils sont comme touchés par la grâce divine. Les seize interprètes font preuve d’une passionnante présence, au sens religieux du terme. C’est somptueux, fluide, léger, élégant. Un rapport de soumission rejetée apparaît progressivement malgré des déplacements stricts et rigides dont les interprètes vont peu à peu s’affranchir, ensemble, pour accéder à une liberté salutaire, tant espérée. Notre ultime prière serait de prolonger cet instant quelques minutes supplémentaires mais déjà, chacun nous tourne le dos et s’éloigne lentement.

En trois fois vingt-cinq minutes, Jiří Kylián exprime une multitude d’émotions, passant avec fugacité de la sensualité à la passion, le tout dans un triptyque épuré et envoûtant où la beauté irradiante nous plonge dans la poésie de la danse, à la fois classique et contemporaine, qui se clôt par une méditation bouleversante.

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