Il cielo non è un fondale : chaleur terrestre

Après avoir présenté le très sombre Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni (Nous partons pour ne plus vous donner de soucis) il y a quelques jours qui est axé sur le suicide de quatre retraitées sur fond de crise économique grecque, Daria Deflorian et Antonio Tagliarini reviennent aux Ateliers Berthier de l’Odéon-Théâtre de l’Europe dans le cadre du Festival d’Automne à Paris avec Il cielo non è un fondale (Le ciel n’est pas une toile de fond), créé il y a moins d’un mois au Théâtre de Vidy-Lausanne. Ils nous ouvrent ainsi les portes d’un monde gris mais pas désespéré.

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© Elisabeth Carecchio

Il paraît que « la Terre finit là où commence le Ciel ». Cela semble impossible à vérifier et pourtant c’est cette question du paysage qui est au cœur de la dernière création de Daria Deflorian et Antonio Tagliarini. Ils souhaitent en faire, bien plus qu’un objet d’étude, le protagoniste rêvé ou fantasmé, espéré ou déchu d’une vie terrestre où l’Art questionne le monde en tentant d’y trouver sa juste place tandis que nous nous lançons dans le rythme obsessionnel d’un mode de vie urbain et contemporain où l’on veut tout voir sans jamais prendre le temps de nous arrêter pour regarder ce qui nous entoure. Avec Il cielo non è un fondale, ils nous proposent d’habiter autrement l’existence et de mêler le moi intérieur et le moi extérieur comme l’exprimait si bien Jean-Jacques Rousseau en ouverture du Journal du dehors d’Annie Ernaux.

Cela débute par un chant a capella de Monica Demuru, sorte de complainte où coexistent le désespoir, la fatalité et l’espérance. Puis Antonio raconte le rêve qu’il a fait au moment de sa rencontre avec Daria. Il pleuvait. Il ne s’est pas arrêté. A plusieurs reprises, Monica sera aux bruitages de la ville, ceux auxquels nous renonçons de plus en plus en déambulant dans les rues ou les espaces urbains, des écouteurs sur les oreilles. Avec la collaboration de Francesco Alberici, le quatuor s’interroge sur la façon d’exister à travers ce que nous disons. Entendre est-ce écouter ? Regarder est-ce voir ? « Plus j’avance et plus je ne sais rien ». En s’intéressant à ces contradictions humaines et lexicales, ils nous parlent de solitudes, multiples, où « tout peut bien se passer » et où l’on peut « se passer de tout ». De banalités quotidiennes en souvenirs déterminants, la tristesse s’atténue progressivement au profit d’une délicatesse réconfortante tandis qu’ils nous invitent régulièrement à fermer les yeux, comme pour intérioriser ce que nous avons devant les yeux, prêt à être gravé dans nos esprits.

Les souvenirs, les rêves et la réalité se bousculent dans une scénographie très dépouillée composée d’un micro à pied, d’un radiateur et d’un mur sombre central qui s’inclinera et s’effacera au final pour laisser entrer la chaleur de l’espoir, sous la symbolique de radiateurs en fonte, rassurants et protecteurs. Telles des amitiés placées au cœur de nos vies, nous pouvons prendre appui dessus au milieu du désespoir urbain. La ville serait alors vue comme un grand radiateur où s’exprimerait la précarité des accidents de la vie. Dans ce théâtre de l’intime où les destins tendent vers l’universel, un sentiment d’honnêteté et de véracité se dégage lentement et la parole cède la place à des silences qui en disent long. De manière sobre et humble, Daria Deflorian et Antonio Tagliarini nous conduisent vers le vide sidéral de nos vies, comme les supermarchés aux heures de fermeture. Inutile de duper le temps puisque ça se finit toujours pareil.

L’efficacité dramatique permet une très belle réflexion sur le théâtre mais aussi sur la condition humaine, première actrice de l’existence. Dans un plateau assez froid et gris, toile de fond d’un soir de désespoir, la chaleur qui émane des interprètes est aussi douce que les rayons du soleil éclairant un matin d’espérance. Le geste est sincère même si « Tout est vrai et tout n’est pas vrai » traduisant une forme d’impuissance, à la fois déroutante et rassurante sur l’humanité toute entière. Cela fait du bien de s’arrêter un moment et de s’écarter du tumulte de la ville pour se recentrer sur soi, sur l’Art et la nécessité de conjuguer les paysages intérieurs et extérieurs.

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