NO43 Kõnts (Saleté) : société avilissante traînée dans la boue

Après avoir présenté NO51 Mu Naine Vihastas (Ma femme m’a fait une scène et a effacé toutes nos photos de vacances), spectacle remarqué au Festival d’Avignon 2015, le Teater NO99 revient à Nanterre-Amandiers pour une pièce plus sombre, sur un tout autre registre, avec NO43 Kõnts (Saleté), créée à Tallinn le 17 octobre 2015, qui fonctionne comme un miroir de notre société dans laquelle chacun tente de se débattre, de faire face à l’autre et à la vie, pour ne pas être souillé au plus profond de son être. La performance réflexive et métaphorique mise en scène par Ene-Liis Semper et Tiit Ojasoo ne laisse personne indifférent.

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© Tiit Ojasoo

Pendant que le public s’installe dans la salle transformable des Amandiers à Nanterre, lieu où les taupes de Philippe Quesne évoluaient il y a encore quelques semaines, ce sont de toutes autres mottes de terre qui nous attirent. En effet, neuf acteurs du Teater NO99 piétinent dans une boue fraîche et mouvante, en criant en rythme d’un tempo entêtant. Enfermés dans une boîte aux parois vitrées, ils tournent comme des animaux en cage, s’abreuvant dans un seau d’eau. Ils sont en position d’attente, passif, asservis. Dès que l’un bouge, c’est la panique ou la peur qui les envahit. Ils s’évitent, se tiennent à distance comme pour mieux souligner la métaphore de notre société actuelle, individualiste, méfiante, anxiogène où le sentiment de révolte semble s’oublier. De cette saleté, tantôt insultante et tantôt souillante, émerge une beauté esthétique.

Ce huis-clos est saisissant et possède un côté répugnant où s’expriment tous les composants de la condition humaine, traînés dans la boue. On y voit naître la convoitise, la jalousie, la solitude, la noirceur du monde, l’acharnement, la combativité, l’asservissement, le rejet… Ce théâtre est dérangeant car réflexif, aussi bien par le miroir qui nous offre sur notre société que par la réflexion qu’il ouvre dans nos esprits. Nous sommes presque dans un voyeurisme malsain mais ce malaise parvient à trouver une juste distance en s’éloignant parfois de la rationalité pour toucher à notre subconscient. La partie centrale de la représentation est plus inquiétante, mettant en lumière les déviances possibles, entre sexe, drogue, endoctrinement, violence et adoration. La naïveté des victimes, plus ou moins consentantes nous secoue.

Les images créées nous renvoient à des émotions fortes, et des sentiments puissants. Elles résonnent en nous, nous bousculent, nous ouvrent les portes d’une réflexion profonde et nécessaire sur ce que nous sommes, comment nous agissons et sur ces rapports de force que nous entretenons les uns avec les autres. Dans une économie de mots, c’est un véritable électrochoc qui se produit sur le plateau avec une énergie déconcertante. Nous assistons à un ballet des corps dans une matière boueuse, sale, qui imprègne le moindre centimètre carré de leur peau et dont un simple jet d’eau ne saurait les débarrasser. Les acteurs sont incroyables. Leur performance, énergique, est remarquable. Bien que chacun se donne corps et âme à cette proposition, face contre terre, creusant un sillon la tête la première dans cette société où se mêlent la peur et la jouissance, soulignons le jeu irréprochable de Rea Lest, dont la fragilité et la sensibilité nous bouleverse et celui de Jörgen Liik, ambigu, adulescent envoûtant.

Le Teater NO99 a une volonté de performances éphémères puisque chaque spectacle est voué à ne survivre que deux ans, une dissolution non négociable en adéquation avec les créations prolifiques dont la numérotation décroissante tend à se rapprocher d’un compte à rebours mystérieux et anxiogène. Dans un final qui flirte avec la possibilité de s’embourber à tout instant par un texte balbutié, une société qui se met en marche pour tenter de suivre une infime lueur d’espoir, le spectacle, loin d’être purement illustratif, nous renvoie un reflet du miroir sociétal qui interroge. Et c’est bien là l’une des principales raisons d’être du théâtre aujourd’hui même si NO43 Kõnts ne semble pas être à la portée de tous, s’adressant à un public averti et exigeant.

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