Le Petit-Maître corrigé : le classique oublié de la Comédie-Française

La pièce, écrite pour ses acteurs, n’avait plus été donnée à la Comédie-Française depuis 1734 où elle ne fut jouée que deux fois au moment de sa création avant d’être retirée de l’affiche. Il aura donc fallu attendre 282 ans pour qu’elle ressorte de l’injuste oubli dans lequel elle avait été précipitée à l’époque et que nous redécouvrions ce texte de Marivaux dans une mise en scène délicate du pensionnaire Clément Hervieu-Léger avec une troupe effervescente et pétillante qui sert parfaitement un badinage bucolique extrêmement rafraîchissant à savourer jusqu’au 24 avril 2017.

LE PETIT MAITRE CORRIGE -
© Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Comme souvent avec Marivaux, il est ici question d’amour dans cette pièce mais comme sublime prétexte afin de parler de la société de l’époque, des rapports sociaux et des consciences bien différentes des nôtres. Rosimond arrive avec la Marquise, sa mère, à la campagne, dans le but d’épouser Hortense, la fille du Comte. Il est ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui un fashion addict, c’est-à-dire un homme qui se fait davantage remarquer pour son apparence que par un esprit distingué. C’est justement ce trait ridicule de sa personnalité qui sert de condition à la jeune femme qui n’accèdera favorablement à cette demande que si elle parvient à le corriger et à lui faire avouer qu’il l’aime. Pour cela, elle pourra compter sur l’aide de sa suivante, Marton, mais aussi sur Frontin, le valet du prétendant, tous deux amoureux et prêts à beaucoup de choses pour unir leurs maîtres. Cependant, Dorante, le meilleur ami de Rosimond et Dorimène, une comtesse avec qui le petit-maître a lié « une petite affaire de cœur », n’entendent pas leur faciliter ce dessein de mariage entre le Parisien et la Provinciale en faisant entrer la tentation du libertinage dans la ronde. Une issue heureuse, où le petit-maître serait ramené à la raison, semble complexe dans ce ballet amoureux où « les cœurs, on ne se les donne pas, on se les prête ».

La troupe du Français évolue au cœur d’un décor original à l’ancienne, signé Eric Ruf, très pictural et champêtre, dans lequel les costumes de Caroline de Vivaise, qui a travaillé notamment à l’opéra aux côtés du regretté Patrice Chéreau, soulignent la temporalité souhaitée par Clément Hervieu-Léger où le XVIIIe siècle résonne avec notre monde actuel. Les lumières de Bertrand Couderc mettent en relief le jeu sensible et sobre des acteurs, à commencer par Loïc Corbery qui semble rajeunir de pièce en pièce. Il campe ici un Rosimond séduisant et ridicule, étonnant de justesse, toujours en équilibre précaire entre l’excès et la retenue, comme le veut son personnage. A ses côtés, Dominique Blanc est scintillante dans le rôle de sa mère. Elle est fabuleuse lorsqu’elle renie son fils, bourreau des cœurs malgré lui, gauche et maladroit : « Il peut épouser qui il voudra mais je ne veux plus le voir. Je le déshérite ! ». Claire de La Rüe du Can est une Hortense toute en retenue tandis que la touchante Adeline d’Hermy, incroyable de précision dans Les Damnés, est ici une extravagante suivante qui apporte beaucoup de fraîcheur à ce badinage des villes et ce badinage des champs. Christophe Montenez, n’en finit plus de montrer le caractère exponentiel de son talent en s’emparant avec un air mutin de la personnalité de Frontin. Didier Sandre, comme à son habitude, est un père sensible et juste, un Comte compréhensif et bienveillant. Florence Viala est une parfaite Dorimène, femme forte et manipulatrice pour contrer le mépris des hommes. Enfin, Pierre Hancisse complète cette distribution de haut vol par un Dorante immature et libertin.

En s’emparant de ce Petit-Maître corrigé de Marivaux, Clément Hervieux-Léger fait preuve d’un raffinement exemplaire, mêlant humour, légèreté et élégance avec une justesse infinie. La mise en scène et la direction d’acteurs laissent une grande place aux silences qui permettent au texte et aux évolutions des situations de s’installer avec fluidité et précision. Ce sont  sur une scénographie qui installe un badinage des villes au cœur d’un badinage des champs, que chacun évolue avec fluidité pour faire de ce classique un moment de charme et d’audace. Nous redécouvrons cette pièce oubliée du répertoire que Clément Hervieu-Léger a choisi d’inscrire dans une France du XVIII où s’opposent les Nobles de la capitale et les Bourgeois de Province. Un bonheur théâtral qui prouve une fois de plus que les orientations prises par la Comédie-Française cette saison vont dans la bonne direction. Nul doute que cette pièce en trois actes et en prose rencontrera un franc succès tant elle a tout d’un grand classique intemporel au goût d’un trésor enfoui remonté à la surface avec brio, sensibilité et humilité. Une réussite !

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