4,48 Répétitions : psychose en eaux troubles

De grands metteurs en scène se sont emparés de l’œuvre posthume de Sarah Kane, 4.48 Psychose, tels que Claude Régy, mais du 30 novembre au 3 décembre 2016, au Théâtre de la Jonquière, à Paris, c’est la jeune compagnie Yvonne dans le miroir qui propose une approche originale et personnelle du texte, en y mêlant diverses influences utilisées à bon escient. Pour sa première mise en scène, Ronan Ynard se confronte avec brio à cette pièce où cohabitent de façon contradictoire la vie et la mort sans qu’aucune frontière ne se dessine réellement.

4-48
© Ambroise Berrichon

C’est un véritable challenge que de se heurter pour une première mise en scène à un texte de Sarah Kane, de surcroît s’il s’agit de 4.48 Psychose. Et pourtant, cela n’a nullement effrayé Ronan Ynard. Partant de ce récit fragmenté, il en propose un nouveau montage pour mieux faire entendre cette pièce exigeante et d’une grande intensité. Il y est question de dépression mais pas uniquement de cette humeur noire si caractéristique des œuvres de la dramaturge britannique qui a mis fin à ses jours à seulement 28 ans, nous laissant cinq pièces désespérées. Plonger dans cet univers c’est entamer une longue et lente descente, celle vers des enfers intimes. Il y a bien évidemment quelque chose qui touche à l’impossibilité dans ce texte où tout est basé sur les contrastes et les frontières floues du propos et de l’écriture. Ronan Ynard a su s’approprier cet univers pour l’emmener ailleurs et le présenter de cette manière, à la fois novatrice et personnelle, avec une audace et une maîtrise étonnantes pour un si jeune metteur en scène.

Tandis que le public s’installe et discute joyeusement, Narimane Le Roux Dupeyron est sur scène. Elle répète nerveusement son texte, en silence. Elle dégage déjà une présence charismatique qui amène le spectateur à fixer un regard captivé sur elle. S’ensuit une alternance de vidéos de travail, de répétitions, et scènes jouées directement sur le plateau. Durant une heure quinze, le rythme soutenu ne cesse de nous attraper par la main et de nous faire tourbillonner en eaux troubles, entre monologue poétique, dérangé et parfois dérangeant, mais aussi dialogue avec le psychiatre qui est presque une figure fantasmagorique. Dans cette cohabitation, le reflet artistique vient également s’imposer avec des échanges entre la comédienne et le metteur en scène. Constamment, ces allers-retours, au service de l’œuvre, nous touchent, nous éprouvent, nous questionnent. L’interprétation engagée et incarnée qu’en fait la jeune actrice est admirable. La compagnie Yvonne dans le miroir épure et ne garde que l’essentiel du propos. C’est bouleversant.

Sarah Kane expérimentait un théâtre nouveau basé sur d’innombrables contradictions exprimées par une folie qui la ronge de l’intérieur. La dimension intimiste s’ouvre à l’universalité, le temps présent se délite pour devenir suspendu, hors sphère de l’entendement, la vie et la mort s’étreignent. Vidéos, musiques, danses, textes, incarnations, improvisations, cris, silences… tout se bouscule sur le plateau et nous emporte totalement. « Le corps et l’âme ne peuvent jamais être mariés » peut-on entendre au début de la représentation. Néanmoins, la proposition artistique à voir au Théâtre de la Jonquière parvient cette union impossible conclue dans la souffrance et la fragilité. La fatigue de la vie qui émane du texte devient un magnifique hymne à la survie, porté à la scène avec brio, sensibilité et affect, où « tout passe, tout périt, tout pâlit », sauf le talent et la nécessité urgente de faire entendre sur un plateau la parole de Sarah Kane, ambiguë, forte et vraie, qui nous rappelle que la vie n’est qu’un fil infime où l’échec guette le moindre de nos faux pas.

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