The Notebook : narration de la cruauté du monde

Dans la cadre de la 45e édition du Festival d’Automne à Paris, la compagnie Forced Entertainment présente au Théâtre de la Bastille son appropriation poignante de The Notebook (Le grand cahier), premier volet d’une trilogie d’Ágota Kristóf, une écrivaine hongroise. Dans cet opus, il est question de survie au moment d’achever la Seconde Guerre mondiale dans un pays évidemment ravagé par les conflits où la violence et la brutalité s’expriment au quotidien en éclipsant toute trace d’affect ou tout jugement de valeur pour atteindre la véracité.

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© Hugo Glendinning

Le dicton dit que « l’union fait la force ». Ils sont deux, des jumeaux, en totale symbiose. Ils s’expriment dans une seule et même voix, par un « nous » solide, uni, à la fois protecteur et emprisonnant. Enfants, lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale, leur mère décide de leur faire quitter la Grande Ville pour les confier à leur grand-mère qu’ils connaissent à peinent, et qui ne voit pas d’un très bon œil leur arrivée dans son foyer campagnard. Dans ce contexte hostile, ils vont devoir apprendre, découvrir le monde, grandir et survivre, tandis que s’amorce la fin de la guerre et l’incertitude de ce qui suivra. Ágota Kristóf a une écriture à la fois fluide et ciselée, organisée en courts chapitres, avec des phrases simples qui vont à l’essentiel pour décrire une vie marquée par des événements terribles, violents, cruels. Leur narration, plurielle mais d’une seule voix, a quelque chose de dérangeant, presque malsain, tant il gomme toute part de l’individu qu’est chacun des jumeaux dans cet initiation édifiante d’un monde qui n’a rien de rassurant à part leur avantage d’être deux.

Sur le plateau, la scénographie est extrêmement dépouillée. Quelques planches de bois délimitent un espace plutôt restreint tandis que trônent au fond deux chaises de part et d’autre de ce rectangle scénique. Deux hommes entrent. Costume gris sur pull rouge, un carnet à la main, leur gémellité s’affiche dans leur apparence qui est le reflet de l’autre. C’est alors qu’ils entreprennent de lire leurs notes, celles prises durant plusieurs années, en secret. Les titres sont annoncés à l’unisson tandis que la narration et les dialogues sont ensuite répartis équitablement. Dans un anglais très expressif, Richard Lowdon et Robin Arthur font entendre l’humour corrosif et acide du texte qui ne masque rien de la réalité. Tim Etchells porte à la scène ce récit avec une approche minimaliste mais diablement efficace. Il serait aisé de tomber dans la facilité de dire qu’il le fait de manière très pauvre mais il n’en est rien. Au contraire, à la superficialité, il oppose une épure totale où le texte se suffit à lui-même. La douleur des mots ne s’atténue pas. Ils sont livrés à l’auditeur-spectateur avec la même cruauté que celle du monde décrit. A chaque chapitre, la direction d’acteurs se modifie et est constamment au service de l’œuvre qui arrive jusqu’à nous avec naturel et véracité.

Sur leur cahier de compositions, les narrateurs ne souhaitent écrire que des choses vraies, objectives, sans aucun jugement de valeur. Selon eux, « le mot aimer n’est pas un mot sûr » pourtant nous pouvons dire que nous avons fortement aimé The Notebook où la musicalité de la langue vient pénétrer notre esprit avec toute la violence du sens qu’elle véhicule. La compagnie Forced Entertainment aiguise notre appétit pour cette écriture et l’envie de nous ruer sur les deux autres volets de la trilogie, tranquillement enveloppés d’un plaid comme pour que la douceur nous protège de la cruauté de cette réalité qui n’est pas uniquement fictionnelle. Le parcours initiatique de la survie en temps de guerre et de ce qui s’ensuit a rarement été aussi bien posé sur le papier que ce qu’en fait Ágota Kristóf dont s’empare avec sobriété Tim Etchells pour le faire entendre à travers une pièce performative qui nous force à nous confronter à l’œuvre.

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