Les Français : Warlikowski du côté de chez Proust

Piotr Gruszczyński et Krzysztof Warlikowski, qui avait divisé la critique la saison dernière avec son Phèdre(s), adaptent l’œuvre foisonnante de Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, et en extraient un acte politique contemporain. Sur le plateau, une sorte de dialogue entre le metteur en scène polonais et l’écrivain français se met en place à travers une proposition convaincante mais beaucoup trop dense pour emporter l’adhésion collégiale du public, mitigé et partagé au terme de quatre heures trente de spectacle éprouvant.

Les Français
©Tal Bitton

Créé en 2015 et présenté l’an dernier au Festival de Reims Scènes d’Europe, Les Français de Warlikowski partent à la conquête du Théâtre de Chaillot. Pour sa troisième incursion proustienne, le metteur en scène polonais propose un théâtre novateur et ambitieux qui questionne en s’emparant d’une œuvre réputée inadaptable d’où surgit la névrose obsessionnelle de l’auteur avec qui il semble dialoguer. Bien plus qu’une adaptation d’une œuvre, c’est une vie qui se déroule sous nos yeux. A la recherche du temps perdu se compose de sept volumes dont trois ont été publiés à titre posthume. De ces plus de trois mille pages, Warlikowski érige un théâtre tourmenté et engagé, d’une grande intensité, sans aucune superficialité, qui réactualise les questions soulevées par l’œuvre et s’en saisit pour s’inscrire dans une intemporalité. Le temps passe, s’étire, s’étiole, se perd, se cherche, se retrouve. Dans une vision personnelle de l’œuvre et de la vie de Proust, nous suivons la proposition sans toutefois parvenir à entrer totalement dedans, égarés par la densité du résultat visuellement pourtant très intéressant de par l’esthétique fulgurante qui s’y déploie.

Warlikowski a décidé d’aller faire un tour du côté de chez Proust mais de ne pas s’y cloisonner. Il juxtapose des fragments de l’œuvre fleuve de l’écrivain français, A la recherche du temps perdu, auquel il ajoute des extraits littéraires tels que le poème La fugue de la mort de Paul Célan, La montagne magique de Thomas Mann ou encore Phèdre de Racine. Trois thèmes principaux émergent alors : la mort, l’homosexualité et l’antisémitisme. Il convoque Dreyfus pour en faire une sorte de guide fantomatique. A ses côtés, nous y retrouvons tous les personnages de l’écriture proustienne, à commencer par Marcel, le narrateur. Du théâtre, de la musique et des images ponctuent cette création protéiforme. Nous pensons notamment au triptyque visuel composé de baisers langoureux, de fécondation animale ou d’hippocampes lors du long monologue sur l’homosexualité et le désir. Dans une scénographie astucieuse reprenant bon nombre d’éléments que l’on retrouve dans d’autres de ses créations (la pièce de verre, le système de rails, un rapport particulier au corps rendu par exemple par les gros plans filmés par la caméra…) auquel il ajoute un bar tel un mur que l’on longe sans trouver la moindre brèche, les acteurs sont au service des intentions du metteur en scène et livrent une performance remarquable. Mention spéciale à Maja Ostaszewska qui campe une Odette de Crécy très convaincante. Tous les autres contribuent également à ce climax anxiogène et mystique qui nous plonge dans une sensation mitigée, sans pour autant remettre en cause leur talent.

Les Français est un travail dense mais plutôt élitiste. La plupart des spectateurs, qui n’ont réussi à venir à bout de l’œuvre de Marcel Proust, se sent désemparé. Monter A la recherche du temps perdu est pour Warlikowski un acte politique. C’est le cas pour ce spectacle vivant qui ne vise nullement de véhiculer l’envie de nous replonger dans les sept volumes littéraires. Il faut accepter de se perdre pour se laisser emporter par une vision très personnelle qui s’appuie sur l’œuvre d’une vie bien plus que sur la vie d’une œuvre. Si « les horloges internes des hommes ne sont pas toutes réglées à la même heure », il en est de même pour la réception de cette proposition. Pour notre part, ce ne fut pas sans mal : « On peut guérir de la souffrance à condition de la vivre jusqu’au bout », ce que nous avons fait. Une horloge, au dessus du bar, représente le temps de la représentation. Quatre heures et demi que nous cherchons un sens sans jamais pourvoir le retrouver totalement. Néanmoins, ce laps de temps n’est pas perdu mais loin d’être indispensable et nécessaire.

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