La nuit des taupes : scènes de vie caverneuse

Les taupes imaginées par Philippe Quesne avaient pointé le bout de leur museau en mai dernier au Kunstenfestivaldesarts de Bruxelles. En ce mois de novembre, elles ont ressurgi à Nanterre-Amandiers, au théâtre que dirige avec passion leur créateur. En offrant au public des scènes de la vie quotidienne et souterraine de ces animaux (déclinée dans une version pour enfants avec L’après-midi des taupes) dans une fiction qui éclaire des endroits inexplorés, le maître des lieux attire la curiosité de bon nombre de spectateurs et fait remonter des sous-sols une foi estompée en l’humanité.

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© Martin Argyroglo

Tandis que le 5 novembre dernier Philippe Quesne lançait le festival Welcome to Caveland !, ses taupes investissaient de nouveaux lieux en explorant Nanterre au détour d’une parade ludique et réflexive à travers la ville. Par un soir automnal, nous avons décidé de nous engouffrer dans le théâtre pour partir à leur rencontre. Alors que des notes de musique pop-rock viennent rompre le brouhaha de l’installation des spectateurs, notre curiosité est à son comble face à cette caverne aux allures de refuge, à mi-chemin entre le rêve et la réalité. La scénographie, constituée d’une sorte de boîte, sera l’aire de jeu idéale pour la communauté de petits mammifères qui ne vont par tarder à émerger de leurs galeries souterraines.

C’est en massacrant littéralement la cloison, afin d’y introduire un tunnel, que les taupes vont ressurgir. La respiration saccadée, les grognements expressifs, elles vont nous plonger dans des tranches de vie, des scènes fictionnelles qui traduisent leur quotidien, sous terre, à quelques centimètres des humains. On y voit la vie (émouvant tableau de l’accouchement), la mort (avec ses rites ancestraux qui nous bouleversent, sur l’air caverneux du succès de Jacques Brel, Ne me quitte pas), la survie (qui passe par le travail, la nourriture, les loisirs…) et les petits bonheurs de l’existence (peinture murale du nouveau-né, groupuscule musical qui tend à devenir de plus en plus rock, les plaisirs de la chair, danse, jeux du ver de terre comme les enfants le font dans la cour de récréation avec une corde à sauter…). La performance de ces sept animaux est remarquable mais c’est surtout la réflexion qu’elles amorcent qui est fabuleuse. L’utopie qu’elles dessinent n’est que pur enchantement. De la taupe un peu hargneuse et munie d’un piolet à celle un peu rachitique qui s’épanouie en jouant du theremin, c’est tout un monde qui se déploie, entre réalisme et onirisme, dans lequel nous nous laissons guider avec délectation.

D’après Philippe Quesne, la taupe est « un animal extrêmement sensible et solitaire. Aveugle et peu sociable, elle se replie et pressent tout. Avec ses capteurs sensoriels, elle renifle, repère, alerte, comme un espion. Elle a ce pouvoir intuitif de présager du danger et d’aller contre ». Elle est une formidable métaphore de l’artiste, figure d’une certaine résistance, qui doit défendre ses idées et développer de nouvelles formes pour appréhender le monde et y trouver sa place. Alors, le plasticien et metteur en scène, directeur du théâtre Nanterre-Amandiers, décale le regard, déplace nos repères et opte pour la vision de cet animal visionnaire mais privé de son organe visuel.

La Nuit des taupes est une œuvre aux formes variées qui s’enfouie dans une caverne, lieu de réflexion mais aussi d’utopie, de rêve, de poésie, d’émotion et de vie, tout simplement, pour mieux faire remonter à la surface notre besoin urgent de trouver de nouveaux guides dans ce monde qui ne tourne plus vraiment très rond. A travers ces animaux, comme Jean de la Fontaine le faisait avec ses fables, Philippe Quesne nous rassure quelque peu au sujet de l’humanité et redonne foi et espoir en des jours meilleurs. Par des images soignées, il nous montre le reflet de notre société dans un miroir placé sous un nouvel angle. Beaucoup de tendresse surgit de ces tranches de vie souterraine où nous avons certainement beaucoup de choses à apprendre si nous acceptions de regarder ceux avec qui nous cohabitons malgré nous.

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