Iphigénie en Tauride : Goethe entre militantisme et académisme

Tandis que l’Opéra de Paris s’apprête à reprendre dans quelques jours l’Iphigénie en Tauride de Christoph Willibald Gluck dans la mise en scène de Krzysztof Warlikowski, c’est à la version de Goethe, au titre similaire, que s’intéresse Jean-Pierre Vincent. Replaçant la femme au centre de l’œuvre, il la dénature néanmoins en instaurant un académisme des années 50 qui perturbe quelque peu le spectateur qui se retrouve ainsi face à un obstacle, à une distance peu judicieuse.

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© Raphaël Arnaud

Figure mythologique, Iphigénie est la fille aînée d’Agamemnon. Elle a été immolée par son père, en sacrifice, au moment de partir pour la guerre de Troie lorsque Diane, offensée, a fait tomber les vents pour empêcher la flotte grecque de voguer vers sa destinée. Dans le récit qu’en fait Racine d’après Euripide, la jeune vierge a été sauvée de la mort par la déesse Diane, prise de remords, qui l’a transportée dans un nuage, jusqu’en Tauride (l’actuelle Crimée, péninsule au sud de l’Ukraine). La pièce s’ouvre quelques années plus tard. Nous la retrouvons seule, sur le rivage, gardienne du temple de la déesse de la chasse, en prise avec le vieux roi Thoas. Ce dernier avait renoncé à sacrifier les étrangers qui débarquaient sur ses terres, attendri par la force de persuasion de la jeune femme. Cependant, lorsque cette dernière lui opère un refus à sa demande en mariage, il décide de rétablir cette pratique barbare. C’est alors qu’Iphigénie se retrouve face à son frère Oreste accompagné de son ami Pylade, venus sauver l’exilée.

Malgré les travaux au Théâtre de la Ville, sa saison prometteuse et foisonnante se poursuit, aussi bien au Théâtre des Abbesses comme avec cette création de septembre 2016 au Théâtre national de Strasbourg qu’à l’Espace Pierre Cardin inauguré le 25 novembre 2016 ou hors les murs. Le bruitage des flux et reflux maritimes viennent caresser l’oreille des spectateurs durant son installation. Dans une scénographie efficace, unique et élégante, dans l’antre du temple de Diane, avec vue sur le rivage, Jean-Pierre Vincent instaure une mise en scène ciselée qui joue sur la subtilité et la puissance d’un manifeste qui se veut féministe et humaniste : « Je ne juge pas les dieux mais la condition des femmes est pitoyable ». Cependant, le parti pris créé une sorte de distanciation avec les personnages et leur propos, retardant l’entrée du spectateur dans l’œuvre pourtant fabuleuse de Goethe. Par chance, notre oreille s’habitue à ce choix surprenant et nous nous laissons emporter par le texte.

Sur le plateau, Cécile Garcia Fogel nous touche par la pureté des couleurs qu’elle prête à son personnage d’Iphigénie, symbole de l’esprit des Lumières dans ce qu’il a de plus humaniste. Elle incarne une femme d’un modernisme déconcertant dans ses propos, forte d’un pacifisme raisonnable face à la barbarie des hommes : « Il est noble de respecter la parole des femmes » dit-elle. Elle parvient à insuffler beaucoup de respect et de douceur autour d’elle, y compris à son frère Oreste, incarné par Vincent Dissez qui, après sa remarquable performance dans Réparer les vivants de Maylis de Kérangal mis en scène par Sylvain Maurice, nous bouleverse par une présence subtile qui flirte toujours avec l’émotion. Pierre-François Garel peine légèrement en revanche à nous convaincre avec un Pylade qui verse parfois dans le comique sans raison. Alain Rimoux, quant à lui, irradie en Thoas amené à devenir un homme droit (« Le roi ne parle pas de manière ambiguë. »), tandis que Thierry Paret se fait plus discret dans la peau d’Arkas.

Jean-Pierre Vincent ramène Goethe sur nos terres contemporaines avec un théâtre engagé en dépit d’une mise en scène antique, rappelant un académisme des années 50 qui ne nous avait nullement manqué. Jonglant entre prose et vers, les acteurs, d’une justesse incroyable, instaurent cependant une certaine distance par un jeu désuet et une diction parfois artificielle qui manque de naturel. Chassant ce détail malencontreux, cette Iphigénie en Tauride frôlerait la perfection.

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