Au cœur : la mort qui dort

Le chorégraphe Thierry Thieû Niang, fort du beau succès qu’il a rencontré au dernier Festival d’Avignon, s’arrête pour trois dates au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis avant de poursuivre sa route fin novembre vers le Théâtre Paris-Villette, en transmettant sa dernière création, Au Cœur, à dix-huit jeunes du secteur qui y trouvent une nouvelle manière d’appréhender leur corps changeant. Le résultat est bluffant, à la fois grave et lumineux, insufflant aux spectateurs l’envie d’entrer dans la danse en signe d’espoir protecteur et bienveillant.

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© SBJ

En fond de scène : des jouets, symbole de l’enfance et de l’innocence. Au centre du plateau se trouve un enfant, en position fœtale, qui semble dormir, tantôt les mains sur la tête comme pour se protéger, tantôt les bras croisés sur la poitrine, évoquant des rites funéraires. La mort dort. Elle sommeille mais elle est là. C’est un peu sur cette légère différence orthographique entre les mots « dort » et « mort », cette frontière entre le jeu et le réel que questionne la dernière création du chorégraphe. En effet, le groupe d’enfants et d’adolescents de 8 à 17 ans réuni autour de Thierry Thieû Niang s’interroge sur les corps qui tombent, sur l’expression « jouer à faire le mort » et sur tout ce que cela implique dans les périodes sombres que notre société traverse actuellement.

Dans ce spectacle de danse se mêlent d’autres arts comme la musique, avec la présence sur scène de Robin Phara accompagné délicatement du son mélodieux de sa viole de gambe, un instrument ancien, proche du violoncelle mais qui se tient avec les jambes comme son nom l’indique ou encore la poésie puisque les enfants nous donnent à entendre et à méditer le texte d’un poème de René Char dans lequel il est question de l’homme qui s’endort et qui, une seule et unique fois, perd son corps dans la mort. La parole n’est pas toujours indispensable dans ce processus de communication et la transmission se fait à plusieurs niveaux dans le spectacle. C’est le cas notamment avec un passage parlé composé de phrases inachevées, nous rappelant sans cesse l’impuissance et l’inefficacité des mots pour traduire une situation de désolation. L’émotion émerge et nous emporte comme une vague dans l’océan. Notre cœur se serre, comme lors de ce passage où la plus petite des enfants se laisse avancer à bout de bras par ses camarades, nous offrant une jolie leçon de solidarité. Et puis, il y a ce non, qui n’est pas celui de la résignation mais plutôt un cri d’espoir pour que tout change, s’apaise.

Les corps, qui improvisent beaucoup sur les rapports entre eux, sont ceux de la spontanéité, de la découverte mais aussi de l’impuissance. Les mots prennent vie dans la chair du groupe et dans leurs mouvements. Ils expriment nombre de messages et de concepts, laissant entrevoir la pertinence, la fragilité, l’incertitude ou encore la vérité de la condition humaine. Une sorte de menace invisible rode, chacun tente de la repousser de son mieux. Les corps tombent pour mieux se relever. Ils se heurtent à la vie et font leur entrée fracassante dans le monde. La scénographie est signée par Claude Lévêque dont nous avions pu admirer quelques-unes de ses œuvres de mots-néons cet été à Avignon, à la Collection Lambert, pour une émouvante exposition estivale sur les Territoires de l’enfance en lien avec le spectacle Au cœur. Ici, il se contente d’une sorte de lustre lumineux avec douze symboles. Chacun pourra y voir ce qu’il veut, des silhouettes humaines, des signes égyptiens ou encore une barque sur les flots faisant le lien avec le drame des migrants et les corps inertes qui s’échouent sur le rivage. Au final, les enfants nous regardent et semblent nous défier en silence : « Et maintenant, que fait-on ? »

Le cœur, organe de vie, s’anime dans Au cœur qui invite à l’éveil des consciences. Face aux enfants parfois « renversés d’un souffle », nous ne pouvons détourner le regard ou nous décharger pour faire peser le poids de l’existence sur autrui. En éloignant la peur, la recherche de compassion et de transmission se met en place. Travaillant avec des jeunes, Thierry Thieû Niang ne peut feindre la moindre émotion qui, par conséquent, s’accroît avec une justesse déconcertante. Nous nous devons de leur donner les moyens de prendre leur envol et le chorégraphe amorce un magnifique chemin vers un ailleurs qui leur « rendra le nom d’hommes ». Ivres de vie, chacun est venu saluer de manière émouvante avec une énergie positive qui a touché au cœur de chaque spectateur. Les applaudissements, chaleureux et prolongés, ont montré que le message profond sans pour autant tomber dans le dramatique, a été entendu et reçu en chacun de nous.

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