Nkenguegi : le naufrage de Dieudonné Niangouna

Après Le socle des vertiges et Shéda, l’auteur et metteur en scène congolais Dieudonné Niangouna achève sa trilogie et présente au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis sa dernière création, Nkenguegi, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris et en partenariat avec la MC93 et le Festival Migrant’Scène de la Cimade. Malheureusement, et en dépit d’une proposition de théâtre puissant et engagé, nous restons sur le rivage, ne parvenant pas à traverser un univers poétique et politique où le réel s’inscrit dans l’imaginaire pour mieux nous égarer.

© Samuel Rubio

Le tableau de Géricault, Le radeau de la méduse, trône fièrement en fond de scène, légèrement surélevé comme pour rappeler que la menace plane toujours, tapie dans l’ombre et prête à surgir à tout moment. Dieudonné Niangouna part de cette œuvre ultra célèbre pour traiter d’une tragédie politique actuelle que représente la mort des migrants au terme d’une tentative de traversée de la Méditerranée, souvent faite au péril de leur existence, comme une ultime chance de survivre ailleurs en fuyant une effroyable réalité. Ils sont onze sur le plateau, à contempler la peinture avant de lentement se mettre en marche, symbole d’une révolution en sommeil qui reprend vie peu à peu. Tels des naufragés, ils expriment alors une succession de sentiments intenses comme la peur, l’abandon, l’échec, l’incertitude… « Je suis resté seul sur la barque. Et maintenant, où vais-je aller ? » se demande l’un d’entre eux. Et malheureusement, nous n’allons pas tarder à nous poser la même question.

Les onze acteurs et les deux musiciens qui occupent le plateau prennent en charge une parole, une histoire, une culture qui sont inscrites dans l’urgence d’une situation intolérable que notre société tente d’occulter ou du moins, de minimiser. Ils tentent de rendre concret le bateau de l’horizon mais se perdent en route. Le propos, qui dérape pour sombrer dans la facilité et le vulgaire en deuxième partie, se noie sous une création foisonnante qui manque d’une structure solide à laquelle se raccrocher. Les déviances sont nombreuses et Dieudonné Niangouna semble avoir un peu trop déliré, partant dans de multiples directions, ayant renfort à plusieurs métaphores et à des mises en abîme avec une figure de metteur en scène qui intervient pour guider et donner des indications aux acteurs. Ça chante, danse, joue… et par l’art, ils tentent d’échapper à la barbarie. Cependant, malgré une mise en scène très imagée, le spectacle essaye de faire la lumière sur une tragédie du quotidien mais nous oublie avec un rendu brouillon qui ne nous atteint que très rarement.

A trop vouloir nous bousculer, il fait chavirer l’embarcation précaire de son propos, constituant tout de même une parole nécessaire voire essentielle. La traversée de Nkenguegi nous semble alors périlleuse, éprouvante et interminable. Le titre, qui vient d’une plante des forêts tropicales ressemblant à un couteau à double tranchant, symbolise la frontière entre la protection et l’emprisonnement. Il aurait été judicieux de se recentrer sur cette notion sans changer de cap en cours de route. La compréhension disparaît progressivement sous les flots, nous laissant hagards, sur le rivage, comme après l’annonce du passage d’une tempête qui n’aurait été qu’une brise légère. Déçus, noyés par un spectacle qui dilue la force de ses intentions, malgré une formidable énergie doublée d’une générosité évidente de la part des interprètes, nous émergeons péniblement des trois heures trente d’un dispositif qui nous laisse un goût amer dans la bouche. Nous en attendions plus de la part de celui qui déclarait récemment ne pas avoir peur de céder à son « envie de montrer la complexité » dans un théâtre qui a pour vocation d’être « le reflet des maux et des interrogations de la société ».

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