Timon / Titus : doit-on payer ses dettes ?

Tandis que Paris commémore la mémoire des victimes des attentats du 13 novembre 2015 et invite les foyers à mettre une bougie aux fenêtres dans les rues de la capitale, c’est une vision de massacre apocalyptique et morbide qui nous attend en franchissant les portes de la salle 400. En partenariat avec le Théâtre de la Colline, dirigé par Wajdi Mouawad, le collectif OS’O, en résidence de création au Centquatre-Paris, fait la lumière sur une version libre et dynamique de l’histoire des tragédies Timon d’Athènes et Titus Andronicus de William Shakespeare.

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© Pierre Planchenault

Sur le plateau, nous trouvons pêle-mêle un homme crucifié, un autre avec la poitrine ensanglantée mais aussi une femme sous un tapis avec une flaque de sang près de son bras, une autre électrocutée, une troisième avec une seringue plantée dans le bras tandis que des médicaments gisent autour de son corps… Une tête effectue des rotations sur un tourne-disque. Cela ressemble à une scène de massacre mais tout n’est que fiction. Tom Linton prend la parole. « La dette, on la doit ». En allemand, le mot dette est le même que celui de la culpabilité tandis qu’en anglais on le rapproche du terme argent. « On doit de l’argent, on est endetté, on se sent donc coupable ». En ce dimanche après-midi, le collectif a une dette envers les spectateurs venus voir une adaptation des tragédies shakespeariennes. Mais l’honnêteté et la culpabilité sont deux notions pas si hermétiques l’une de l’autre.

Après une explication collégiale de l’histoire de Titus, où les six cadavres ont repris vie naturellement, comme des personnages de théâtre qui quittent la scène pour retomber dans la réalité, on nous annonce sans ménagement que tout cela, nous ne le verrons pas. « Voilà, je me sens un peu coupable mais j’ai été honnête avec vous donc ça équilibre un peu la balance » disait Tom Linton en discours d’ouverture. Pourtant, les choses ne sont pas faciles à cloisonner. Le collectif OS’O a décidé de ne rien dissimulé, jusqu’à la régie et la coulisse qui sont sur le plateau, à cour. La question est simple : « doit-on payer ses dettes ». Si la réponse semble évidente, nous allons voir, au fur et à mesure de la création, que pour se faire un avis enrichi, il faut absolument prendre en compte le contexte dans sa globalité et non juste des éléments factuels et qu’au final, le oui unanime a bien évolué.

Le metteur en scène berlinois David Czesienski dirige avec la précision d’une lame de couteau le collectif OS’O. Le parti pris est celui d’introduire le débat qui émane de la question cruciale par une mise en scène statique autour du plateau à l’aide de sept petits bureaux équipés d’une lampe. A l’aide de cette lumière qui fait éclater au grand jour les problématiques essentielles de la dette, chacun demande la parole ou donne son avis grâce à un filtre vert si c’est positif ou rouge si c’est négatif. Cela apporte une dynamique de jeu et donne le rythme à la proposition. Les arguments fusent mais il faudra attendre que l’exemple soit joué pour que l’implication soit totale. Les sept acteurs font animer les membres d’une famille réunis autour du testament de leur défunt père. Entre les demi-frères et sœurs, les enfants illégitimes et ceux qui s’estiment être « de droit », la vision de l’héritage et les contre-exemples émergent peu à peu en intégrant de nouvelles notions telles que le sacrifice, l’influence ou la charité. Alors, on s’entretue verbalement ou physiquement, on se querelle, s’empoigne, établit des stratégies, manipule, révèle, massacre… La mise en scène, très dynamique, s’évertue à diffuser une belle énergie sur le plateau. Aucun temps mort durant deux heures et demi pour les sept acteurs, tous aussi convaincants et impliqués.

Roxane Brumachon est Marie, la fille illégitime du patriarche. Effacée, elle se révèle au fur et à mesure de la situation jusqu’à nous captiver sans que nous puissions détacher notre regard de ce personnage devenu central. Bess Davies, de son côté, est incroyable dans le rôle d’Anne-Prudence qui est celle qui amènera sur la table la question de la dette morale. Elle est parfaite de bout en bout, tout comme Lucie Hannequin qui incarne Bénédicte-Constance avec retenue et empathie. Marion Lambert est Laurène, un personnage complexe de fille cachée qui cherche sa place dans une famille qui lui est totalement étrangère. Mathieu Ehrhard nous touche dans la peau de Camille-Clément, le nouveau chef de famille, dépassé par les révélations en cascade. Baptiste Girard prête son corps au fils caché, Léonard, manipulateur manipulé. Enfin, Tom Linton complète la distribution en étant Miloche aux allures de parasite mais qui, au final, apporte un regard extérieur à l’intimité familiale.

« Rien n’est certain à part la mort et la fiscalité ». C’est peut-être un peu réducteur mais tellement réaliste. Avec Timon/Titus, doublement primé au Festival Impatience 2015, le collectif OS’O fait revivre les tragédies shakespeariennes ancrées plus que jamais dans notre société actuelle. Avec beaucoup de théâtralité et d’humour, il s’empare de différents scénarios pour différencier dette morale et financière et ainsi ouvrir notre regard en élargissant notre réflexion sur la problématique de départ du devoir et du remboursement. Peut-on mesurer la dette morale ? Que doit-on réellement ? Que se cache-t-il sous les apparences parfois trompeuses des situations de chacun ? Autant d’éléments que le collectif met en lumière pour répondre aux préoccupations politiques et économiques de notre pays mais aussi aux endettements intimes et familiaux liés à des convictions ou des secrets. Et vous, pensez-vous de manière arrêtée et tranchée que nous devons payer nos dettes ? Le débat est ouvert…

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