The Fountainhead : architecture du capitalisme et de l’individualisme

Présenté au Festival d’Avignon en 2014, The Fountainhead débarque à Paris, aux Ateliers Berthier du Théâtre de l’Odéon, pour une semaine de représentations. Tandis qu’Ivo van Hove, qui dirige la troupe du Toneelgroep Amsterdam, rencontre actuellement un très beau succès à la Comédie-Française avec son adaptation magistrale et percutante des Damnés, d’après le scénario de Visconti, sa mise en scène du roman d’Ayn Rand est d’une grande intensité et s’impose comme un incontournable de la saison parisienne 16-17.

the-fountainhead
© Jan Versweyveld

Au moment où Donald Trump prend le pouvoir aux Etats-Unis, nous nous confrontons à l’apologie de l’ultralibéralisme qui place l’individu au sommet de tout, dans l’Amérique des années 20 où l’on se dit que finalement, la situation n’a pas beaucoup évoluée de nos jours. Polémique, créant un certain malaise idéologique, le texte d’Ayn Rand, premier roman porté à la scène par Ivo van Hove, ne fait pas dans la demi-mesure. Peter Keating (Aus Greidanus Jr.) est un architecte social très à l’écoute de ceux qui l’entourent. Il cherche à plaire, à emporter l’adhésion des autres pour compenser des capacités médiocres et limitées dans son domaine tandis qu’Howard Roark (brillant Ramsey Nasr) est un inventif moderniste, déterminé et ambitieux, qui n’en a que faire d’être reconnu à sa juste valeur. Puissant créateur de l’esthétique, il se place comme un narcissique idéaliste, isolé du système dans lequel il évolue, intransigeant quitte à se mener lui-même à la destruction en s’obstinant à croire que « toute nouvelle contrainte imposée nous apporte une nouvelle liberté ».

Comme avec Kings of War ou Les Damnés, Ivo van Hove met en scène dans The Fountainhead les coulisses d’un pouvoir et tout ce qui gravite autour. Bien que le texte soit subversif et discutable par moment à cause d’un propos bien tranché à la gloire de l’individu et du capitalisme, il retranscrit avec finesse et pertinence l’esprit du livre tout en l’amenant vers d’autres perspectives en questionnant la création dans tout son processus et en ouvrant la réflexion sur un pouvoir sans concession, dans le but d’accéder, peut-être, à un monde nouveau ou du moins différent, présenté comme une sérieuse alternative. Ivo van Hove prend le risque de ne pas uniquement s’attacher au côté politique de l’œuvre, ni à son histoire d’amour centrale dans un trio destructeur et réussi le mariage équilibré entre les deux dans une scénographie riche et percutante, signée Jan Versweyfeld, écrin rêvé pour une telle intensité dramaturgique. Démesuré, le cabinet d’architecte laisse entrevoir jusqu’aux colonnes des Ateliers Berthier. Cependant, l’immense espace semble si proche de nous qu’il nous confine dans une vision oppressante, sentiment renforcé par les gros plans des caméras disséminées sur le plateau.

Le roman d’Ayn Rand contient une violence inouïe, aussi bien sexuelle que psychologique, et ne ménage pas son lecteur. Cependant, sur scène, tout est dans la suggestion, dans l’expression avec une certaine délicatesse qui dit tout, qui montre tout, sans pour autant nous exploser au visage. On pense notamment à la scène du viol, réel traumatisme qui est suggéré par une mise à distance qui pointe tout de même avec finesse les éléments clés de la dramaturgie. Ivo van Hove, fidèle à son habitude, utilise à bon escient la musique et surtout la vidéo. L’espace scénique est constamment en ébullition. Il se passe toujours quelque chose, jusque dans les moindres recoins du plateau. Si la caméra, qui filme et projette en direct les images, se focalise sur un élément bien précis, il n’en demeure pas moins que c’est un ensemble vu comme une entité qui prend tout son sens et se met en place à la manière de pièces de puzzle éparpillées qui s’organisent peu à peu.

Sur le plateau, tous les acteurs du Toneelgroep Amsterdam sont remarquables et d’une justesse admirable. Citons Halina Reijn, fabuleuse Dominique Francon, bouleversante dans la scène du viol notamment, ou encore Bart Slegers, qui nous subjugue dans le rôle de Ellsworth Toohey. Néanmoins, il faut reconnaître qu’Hans Kesting, époustouflant, n’en finit pas de nous séduire. Après avoir emporté notre adhésion totale en incarnant un Richard III phénoménal, il se retrouve ici à se glisser dans la peau d’un patron de presse, Gail Wynand, qui a dans ses mains le pouvoir de tirer toutes les ficelles et de permettre aussi bien une fulgurante ascension qu’une vertigineuse chute auprès des deux architectes en opposition. Il a ce côté fascinant qui fait que nous sommes incapables de détourner le regard. Il nous transporte grâce à un jeu sans faille et sans concession. Le bâtisseur devenu destructeur prend vie quand explose l’égoïsme. Le monologue final d’Howard nous bouscule dans son refus de l’esclavage dans une société individualiste et égoïste.

The Fountainhead ne peut laisser indifférent. C’est riche, fort, pertinent, à la fois « moderne, vif et sauvage ». L’excellente direction d’acteurs proposée par Ivo van Hove rend l’ensemble de la proposition cohérente et formidable, le tout dans une atmosphère plutôt cinématographique où les images ont un poids important. On s’interroge sur le propos qui place le créateur au-dessus de tout, on s’étonne, s’insurge, sourit, pleure… Tout est limpide. Au final, on en ressort un peu secoué, légèrement sonné par la densité de la pièce mais avec la satisfaction d’avoir vu du spectacle vivant qui certes peut déranger, mais qui surtout ne nous laisse pas de marbre. C’est bien là tout ce que nous recherchons lorsque nous franchissons les portes d’un théâtre et Ivo van Hove n’a pas failli en nous assenant une claque splendide que nous attendions si fortement.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s