Anne Cangelosi : « L’art ne doit pas laisser indifférent »

Désormais bien connue à Avignon, Anne Cangelosi devient Mémé Casse-Bonbons dans deux spectacles qui traitent du sujet de la vieillesse avec humour, bienveillance et profondeur. Petits arrangements avec la vie et On n’achève pas les vieux ! sont actuellement en tournée avec le Mémé Tour 2016 et font escale au Story-Boat à Conflans-Ste-Honorine en novembre où nous avons rejoint Anne pour un entretien décontracté qu’elle nous a accordés en sortant de scène.

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© D.R

Quel est votre parcours théâtral ?

J’ai un parcours classique. J’ai commencé vers l’âge de 12 ans. Un professeur de français m’a inoculé le virus au collège puis j’ai eu la chance d’aller au lycée Molière à Paris. J’étais en terminale quand l’option théâtre a ouvert, mais elle s’adressait aux secondes et aux premières. J’ai quand même pu en bénéficier et nous avions des cours avec les comédiens d’Antoine Vitez puisque le lycée était jumelé avec le Théâtre Chaillot qu’il dirigeait alors. En parallèle, j’étais inscrite dans un club théâtre puis j’ai pris des cours chez Véra Gregh pendant trois ans. J’étais dans la même promotion que Karin Viard, Julie Gayet, Hélène de Fougerolles… Il faut savoir qu’à l’époque, c’était la mode des castings sauvages où ceux qui explosaient dans les films mais n’avaient jamais pris de cours étaient envoyés chez Véra pour apprendre les bases. J’ai arrêté de jouer pendant quinze ans. A cette période, je voyais mes copines réussir. J’ai versé une larme quand Karin a eu son premier César. J’étais très contente pour elle mais je ne peux pas m’empêcher de me dire que si je n’avais pas arrêté, je serai peut-être à sa place. Mon mari m’a encouragé à reprendre des cours, ce que j’ai fait, dans un centre culturel du 15e arrondissement, avec François Ha Van.

Pouvez-vous nous parler de Mémé Casse-Bonbons ? Qui est-elle ?

Le personnage de Mémé est né lorsque j’étais chez Véra. J’avais alors une vingtaine d’années et ma grand-mère venait de mourir. L’été qui a suivi son décès, j’ai écrit un premier texte. En septembre, Véra m’a dit que c’était intéressant mais qu’il manquait vingt minutes. Seulement, impossible pour moi de retoucher le texte, j’ai fait un blocage. Un jour, chez François, je passe une impro avec le personnage de Mémé. Il m’a dit de finir mon texte et qu’il mettrait en scène. Je venais d’avoir ma fille, je travaillais en parallèle mais mon mari acceptait de garder la petite le samedi après-midi pour que j’aille écrire dans un café. Seulement voilà, l’inspiration ne vient pas tous les samedis à 14h. J’ai finalement réussi à reprendre un texte écrit vingt ans plus tôt. C’était émouvant mais en le relisant, je m’apercevais que je restais sur des anecdotes de ma grand-mère mais que, comme elle était décédée, je n’allais pas pouvoir enrichir mon écrit. J’ai décidé de prendre les anecdotes des femmes de la famille pour les mettre dans le personnage de Mémé. Dans Petits arrangements avec la vie, j’ai compilé ces anecdotes. Quelle que soit l’époque dans laquelle on vit ou on a vécu, on est tous à la recherche des mêmes valeurs. Et puis, on cherche tous à être aimé. Souvent, on voit les personnes âgées avec leur arthrose, leur canne, leur dentier, leurs cheveux blancs et leur permanente mais on oublie qu’ils ont eu le même âge que nous, qu’ils ont eu une vie sexuelle… Il ne faut pas s’arrêter à l’image, il faut aller voir derrière. Sans être péjorative, si les vieux, ils sont chiants, c’est peut-être pour quelque chose. Mémé Casse-Bonbons, elle s’appelle comme ça mais elle a plein de tendresse en elle et elle a vécue des trucs pas drôles aussi. Pour faire passer ce genre de message, j’ai choisi un personnage populaire parce que je trouve que c’est plus facile et puis on rigole. Dans On n’achève pas les vieux !, on peut faire passer des trucs profonds et pas drôle du tout à travers ce personnage. Elle est alors dans une maison de retraite. Je ne porte pas de jugement et je ne me place pas en moralisatrice mais simplement je pose la question : « Qu’est-ce qu’on fait de nos vieux ? ». Dans les deux spectacles, j’aborde la solitude des personnes âgées et cela ne laisse pas indifférent. Le plus beau compliment que l’on m’ait fait c’est un jeune homme qui devait avoir 25 ans et qui, à la fin du spectacle, m’a dit que je lui avais donné l’envie d’appeler sa grand-mère. S’il l’a fait, j’ai tout gagné. Cette phrase-là résume pourquoi j’ai choisi ce personnage et pourquoi j’aborde ces sujets-là.

Pour incarner ce personnage qui est assez corrosif dans ce qu’il dit, vous vous transformez, ne serait-ce que physiquement. Quelle préparation cela vous demande-t-il avant de vous glisser dans la peau de Mémé Casse-Bonbons ?

Cela fait trente ans qu’elle est en moi. Elle existe d’elle-même, c’est maintenant un personnage qui me dépasse. Elle a sa propre vie, je lui prête juste mon corps. Elle dit des choses que je serai incapable de dire. Elle est plus capable d’improviser avec les gens et de répondre du tac au tac que moi. Elle peut tout dire et puis, on pardonne tout à une personne âgée. Avant que ma grand-mère ne meure, quand j’ai commencé à écrire, je l’avais interviewé sur sa vie. A la fin, elle était en maison de retraite donc j’y allais beaucoup, non seulement pour la voir mais aussi pour observer les autres. Je me suis laissée imprégner par les gestes… Quand on a le rôle d’une personne âgée, ça peut vite tomber dans la caricature avec la perruque, le maquillage… Au départ, je n’avais que des lunettes pour seul accessoire. Quand j’ai rencontré Alexandre Delimoges, mon metteur en scène, il m’a dit que je faisais trop jeune. Alors, à contrecœur, j’ai accepté de mettre une perruque. Ensuite, le maquillage a aussi évolué. Je fais très attention à ne pas basculer dans la caricature et la gestuelle est très importante. Je fais attention aux mains, aux doigts légèrement pliés comme j’ai pu le constater dans mes observations. J’espère que c’est ce qui rend le personnage crédible.

Vous êtes seule-en-scène. Est-ce qu’un projet de troupe, ou du moins avec des partenaires sur scène, pourrait vous intéresser et si oui pour quel type de personnage ?

Mémé, c’est un peu ma bande-annonce de comédienne. Mais quand on fait un personnage, on est vite étiqueté et on devient forcément prisonnier de ce personnage. Je le savais même si ça a pris plus d’ampleur que je n’aurai pu l’imaginer. J’ai la chance de vivre grâce à Mémé, je tourne beaucoup dans toute la France donc clairement, je n’ai pas beaucoup de temps pour être sur d’autres projets. J’ai eu une proposition pour jouer pour des notaires. J’ai joué dans des spectacles pour enfants en parallèle et puis je n’ai pas pu continuer mais j’ai joué aussi dans une pièce de théâtre d’Alexandre Delimoges. Avant, lorsque je faisais des interviews, je répondais en Mémé. Depuis Avignon, c’est moi qui réponds donc j’existe un peu et en ce qui concerne d’autres projets, je ne demande que ça !

Que signifie pour vous d’être une femme sur scène en 2016 ?

C’est important mais en même temps c’est normal. Si on prend le domaine de l’humour, évidemment, il y a plus de garçons que de filles mais ça commence à bouger. Il y a de la place pour tout le monde, comme Perrine Rouland qui a un univers bien à elle, complètement décalé. Elle me fait penser à Zouc et pour moi, c’est une énorme référence car c’est vraiment elle qui m’a donnée envie de faire ce métier-là. C’est quand même elle qui a ouvert la voie en 1970. C’était la première femme à faire du one woman show, c’est important. A partir du moment où l’on a des choses à dire, on monte sur scène, que l’on soit un homme ou une femme. Cette question, on ne la pose pas à un mec. Pourquoi ? Peut-être que les femmes disent les choses de manière plus abrupte même si Mémé, elle est crue par exemple. A un moment donné, j’ai repris ma formation, j’ai commencé à me bouger et je suis tombée sur les coordonnées de l’école du One man show, créée par Sylvie Joly. Comme j’ai une formation classique, je me suis dit que je n’avais peut-être pas certains codes d’écriture et que cela pourrait être enrichissant. Je m’y suis inscrit et Alexandre Delimoges, le directeur du théâtre et de l’école, m’a dit que Mémé, c’est ringard. En plus, je n’étais ni la poulette de l’année ni une bombasse. Je suis rentrée chez moi, j’ai digéré tout ça et je suis revenue. J’avais envie de raconter des choses sur les personnes âgées, peut-être que j’allais me planter mais peut-être que non. Il a accepté, a repris le texte que j’avais mis deux ans à réécrire et il en a coupé la moitié en disant « c’est chiant, c’est long ». On a ensuite listé les sujets et il m’a dit qu’il fallait parler de la sexualité. Ça m’a mise dans une colère noire car ça revenait à dire que pour faire rire, il faut parler de cul. Par défi, j’ai écrit la nuit de noces en allant le plus loin possible, jusqu’à la fellation, pour aborder la sexualité des femmes de cette génération à qui l’on n’expliquait rien. Je me suis mise à la place de ma grand-mère et de manière très pragmatique, avec beaucoup de distance, je me suis posée la question : « quand on ne t’a pas expliqué, qu’est-ce que tu fais ? ». J’avais du mal à l’assumer au début mais après tout, pourquoi parce qu’on est une femme, on ne pourrait pas parler comme cela ? Cela surprend qu’une personne âgée le dise mais cela fait rire. On ne pense pas qu’elle puisse parler ainsi et qu’elle ait pu vivre cela mais forcément que les personnes âgées l’ont vécu !

Quelle spectatrice de théâtre êtes-vous ?

En tant que spectatrice, j’aime bien faire les montagnes russes. J’aime être surprise. J’ai horreur de voir arriver le truc à trois kilomètres car je trouve ça chiant. Je vais beaucoup voir de seul-en-scène, parce que c’est mon domaine et puis comme je donne des cours à l’école du One man show, c’est important pour les élèves que je ne sois pas trop ringarde et que je sache ce qui se fait. Et puis cela m’intéresse de leur montrer qu’il n’y a pas que le Stand-Up, pas que le Jamel Comedy Club. On peut avoir des univers complètement différents et faire des supers spectacles. Il n’y a pas de honte à avoir si tu t’accroches. Je suis bien placée pour leur dire car y’a six ans, on n’aurait pas misé une cacahuète sur moi mais aujourd’hui mon spectacle tourne bien, parce que le public est là. Quand j’ai créé le spectacle, ça s’appelait Le péril vieux. J’avais trois spectateurs dans la salle. Depuis que cela s’appelle Mémé Casse-Bonbons, c’est plein. Ça fait peut-être racoleur mais c’est un parti pris. Beaucoup de spectateurs viennent en se disant « on va se marrer » et au final, ils ne s’attendaient pas à ce que je propose. On est dans le côté très populaire mais pas dans le sens vulgaire ! C’est que cela touche un large public. J’ai envie que cela touche le plus grand monde afin que le message passe, tout simplement. En tant que spectatrice, j’aime être transportée, étonnée, touchée, émue. J’aime pleurer et rigoler en prenant les montagnes russes des émotions.

Quel est votre vision du théâtre et quel rôle joue t-il selon vous dans notre société actuelle qui tend à devenir individualiste ?

Le théâtre doit être le reflet de la société dans laquelle on vit. Mais il ne faut pas oublier que Molière ou Shakespeare, ça n’a pas vieilli d’un pouce. En même temps, cela doit dénoncer les travers de la société. J’aime bien sortir d’un spectacle en ayant des graines qui ont été plantées et qui vont pousser après. C’est pour cela que j’ai un peu de mal avec les grosses comédies mais il en faut pour tous les goûts. Je trouve que le théâtre, le cinéma et tous ces arts qui me parlent beaucoup plus que la peinture, la sculpture ou même la danse, doivent dénoncer quelque chose, que ce soit positif ou négatif dans le sens revendicateur. En tout cas, cela ne doit pas laisser indifférent. Au premier cours, je demande à mes élèves pourquoi ils veulent faire ce métier et qu’est-ce qu’ils vont apporter aux 15 000 humoristes en France. Qu’est-ce qu’ils vont avoir de différent ? Qu’est-ce qu’ils ont à dire ? On a la chance d’être sur scène, d’avoir la parole. On peut dire des choses importantes et profondes en rigolant. En tout cas, c’est ce que j’essaye de faire. Dans notre société, le théâtre a un rôle très important car les gens sortent moins, notamment à Paris. Il y a une multitude de spectacles, c’est un peu Avignon toute l’année et puis, il ne faut pas se le cacher, il y a un souci financier aussi. Il faut que nous puissions vivre mais en même temps, il faut démocratiser le spectacle vivant. Ils veulent créer une cité du théâtre, c’est très bien mais le théâtre subventionné à ce rôle de démocratisation. Dans le théâtre privé, c’est plus compliqué.  La question est très ardue. Le théâtre est salvateur, c’est nécessaire et ça devrait être remboursé par la Sécurité Sociale. Mais si les gens sortaient plus pour aller voir des spectacles où il y a des messages, peut-être que notre société serait moins individualiste justement. Ce soir, après le spectacle, au Story-Boat, on a organisé un petit pot. On ne voit pas cela partout mais les gens ne restent pas. Il y a encore du chemin à parcourir. Sur quatre-vingts, il en reste une quinzaine. C’est dommage de ne pas profiter de ce moment de partage. En plus, moi j’adore ça. J’aime être au contact des gens, discuter avec eux, qu’ils me posent des questions… C’est important et intéressant aussi. On est des êtres humains ! Je vais aux toilettes tous les matins, j’ai deux gamins, quand je rentre chez moi je suis dans la réalité la plus concrète. Se réunir permet aussi de désacraliser le monde du spectacle. En 2014, quand il y a eu les problèmes avec les intermittents, il a fallu prendre énormément de temps pour expliquer que même en soutien avec eux, on ne peut pas se permettre de faire grève parce qu’en étant en autoproduction, si on ne joue pas, financièrement on est morts l’année d’après. Je fais partie des gens qui gagnent de l’argent à Avignon, ce qui est exceptionnel. Mais je suis là douze heures par jour. Si je fais le calcul, je suis payée six euros de l’heure ! C’est moins qu’une femme de ménage. Pour qu’il n’y ait pas de mal entendu, il faut le dire aux gens, leur expliquer. Cet échange-là, il est super important dans mon métier. Les comédiens sont des êtres humains comme tout le monde. Le seul-en-scène, c’est un peu chacun pour soi. Ce n’est pas terrible comme ambiance. On est tous différents, on a une culture, une éducation, des valeurs, une histoire différentes donc forcément, ce n’est pas le même ressenti sur les mêmes sujets. Par exemple, dans On n’achève pas les vieux !, on aborde des sujets un peu hards. Je ne prends pas partie. C’est tellement délicat, difficile et tabou que je ne peux pas juger les gens qui mettent leur mère ou leur tante en maison de retraite, c’est pas possible ! Chaque histoire est compliquée, c’est au cas par cas. Je ne peux pas donner mon avis, par contre, je dis « qu’est-ce qu’on fait de nos vieux dans notre société ? ». Je n’ai pas de réponse mais je pose la question. On doit sortir d’un spectacle en se disant « je réfléchis, cela ne me laisse pas indifférent ». Et puis le théâtre, c’est ça aussi : pouvoir discuter de ce que l’on a vu. Si on le faisait plus, peut-être qu’on serait moins individualiste. Ce sont les petits ruisseaux qui font les grandes rivières. Je plante des graines et c’est sympa.

Quels sont vos prochains projets ?

Les deux spectacles se jouent en alternance. Je reviens le week-end du 11 novembre à Conflans Ste-Honorine pour la suite après un passage à Toulon. Ensuite, je vais à Orange où je vais jouer les deux. Lorsque je vais dans un nouvel endroit, je joue Petits arrangements avec la vie. Ça marche, ils sont contents et me demandent de revenir l’année suivante pour On n’achève pas les vieux !. Et puis, il y a aussi ceux qui ont vu les deux spectacles et qui me disent de faire les deux sur un week-end. Donc voilà, mes projets, ce sont surtout la tournée avec Mémé. Et puis il y a cette pièce pour des notaires mais je ne sais pas ce que ça va donner ni si ça va se jouer. L’été prochain, pour la sixième fois, il y aura le Festival d’Avignon. Je commence aussi à réfléchir au troisième volet, mais un spectacle ça ne s’écrit pas comme ça. C’est compliqué, je n’ai pas envie de me planter de sujet. On m’attendait au tournant entre le un et le deux mais on a beaucoup surpris les gens en prenant des risques, en partant dans une ambiance complètement différente qui peut déstabiliser car on est moins dans la légèreté. Du coup, ce n’est pas évident mais on verra bien !

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