And so you see… : requiem d’humanité

Dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, le Théâtre de la Bastille accueille une très belle création de la chorégraphe sud-africaine Robyn Orlin, au titre certes long mais déjà significatif : and so you see… our honorable blue sky and ever enduring sun… can only be consumed slice by slice… dans lequel elle exhorte les fantômes de rites ancestraux à libérer l’humanité toute entière. Beau et puissant, le solo qu’elle confie à Albert Ibokwe Khoza interroge, bouleverse et sensibilise le spectateur.

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© Jérôme Seron

Tout débute par un amas de drapés sur un fauteuil, filmé en plan rapproché et disposé en bord de scène mais dos au public. Tandis que les notes du Requiem de Mozart, d’une profondeur inouïe, s’élèvent dans la petite salle intimiste du Théâtre de la Bastille, le vidéaste, toujours sous l’œil intrusif de sa caméra, va faire émerger un homme, tel un trésor enfoui que l’on exhume de terre pour le faire renaître à la surface. C’est alors que nous découvrons le performeur Albert Ibokwe Khoza, enveloppé dans de la cellophane qu’il entreprend de briser à l’aide d’un grand couteau de cuisine. Comme le papillon s’extrait de la chrysalide, la peau noire de son imposante corpulence se libère de l’emprise du film plastique. Le chant se fait plaintif tandis qu’il s’afflige une séance d’autoflagellation dans des gémissements à mi-chemin entre l’excitation et la douleur.

Place ensuite à un pelage d’oranges qu’il déguste d’un rire jubilatoire quasi jouissif, démoniaque et délirant alors que ses paupières, mi-closes car prisonnières de la cellophane, l’empêche de voir ce qu’il fait avec précision. Nous glissons peu à peu dans la sauvagerie, la barbarie, comme les rites dont il faut parvenir à se libérer. Deux personnes du public sont invitées à le rejoindre sur scène pour une mission simple en apparence (« clean me ») mais hautement symbolique quand on prend conscience de la portée de cette création. Un simple gant de toilette suffit-il à effacer les traces de la barbarie et des fantômes des traditions qui continuent de venir hanter l’humanité ?

Robyn Orlin confie à Albert Ibokwe Khoza une gestuelle dans laquelle le corps a un poids essentiel, au sens propre comme au figuré. Dans une seconde partie, elle intègre un jeu de miroir riche et intéressant qui contraste avec l’effet loupe de la vidéo, avant que le performeur ne fasse danser Vladimir Poutine sur l’écran qui nous fait face. Puis, enfin, dans un folklore coloré signifié par une traîne composée de plumes et de fouets, Albert fait le paon et parade devant nous pour délivrer quantité de messages dont la plupart nous atteignent en plein cœur. Multiple dans sa singularité, comme en pleine mue, il se met entièrement nu et dépose à nos pieds toute la complexité de l’humanité. Tout en se recouvrant d’une peinture bleue opaque, il interprète un chant profond qui remonte des racines de la Terre pour nourrir une performance qui interroge en ouvrant le champ des possibles dans l’esprit des spectateurs.

Nous ressortons du Théâtre de la Bastille en étant bouleversés, émus, touchés par ce solo imaginé par Robyn Orlin. Dans And so you see…, c’est toute l’humanité qui déploie ses ailes pour un remarquable solo d’une force abyssale. La danse apparaît comme une réponse possible à l’expression d’une souffrance intime qui touche à l’universalité. La performance ne peut laisser indifférent, notamment dans un final qui émeut. Le soliste prête son corps comme écran d’une réalité douloureuse qui ne peut s’atténuer et se libérer que si elle se voit exprimée d’une manière ou d’une autre. Robyn Orlin propose une piste de révolte en s’engageant dans la bataille d’une quête identitaire en se délivrant de toute soumission humaine, rituelle ou traditionnelle où toute soumission ne serait que faiblesse comme un éventuel renoncement à atteindre la liberté.

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