Silvia Costa : « La vérité est toujours la première source de création »

Interprète ou collaboratrice artistique de Romeo Castellucci sur toutes ses productions depuis 2006, Silvia Costa a proposé à Nanterre-Amandiers, l’Apostrophe de Cergy puis La Commune d’Aubervilliers, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, une version immersive et théâtrale à destination du jeune public, entre réalité et onirisme, de Poil de Carotte, le roman culte de Jules Renard. Avant un passage à La Villette en novembre et au Théâtre Louis Aragon de Tremblay-en-France, nous avons pu nous entretenir au téléphone avec Silvia sur ses projets actuels et à venir, en toute simplicité, à l’aube de la tournée de sa très belle réussite théâtrale.

Silvia Costa
© D.R

Quel parcours avez-vous suivi pour arriver jusqu’au théâtre ?

J’ai étudié les arts visuels à Venise. Puis dès ma sortie de l’école, j’ai commencé à travailler avec Romeo Castellucci, un peu par hasard. J’ai d’abord rencontré sa sœur, Claudia, puis à l’école, Romeo m’a vue et il m’a choisie pour un rôle. C’était il y a dix ans déjà. A partir de là, j’ai commencé à travailler avec lui mais en même temps, je montais mon propre projet artistique, lié aux gestes et à la performance. Au début, j’étais artiste pour Romeo mais avec le temps, je suis devenue de plus en plus sa collaboratrice artistique dans ses projets au théâtre et à l’opéra. Cependant, j’ai toujours gardé mon espace et ma propre recherche artistique.

D’où vous vient votre goût pour les œuvres à destination du jeune public ?

C’est à partir de 2012 que j’ai commencé à travailler pour les enfants. La première fois, c’était à Milan, pour un Festival qui s’appelle Uovokids. C’était une véritable découverte. Le Festival demande à des artistes qui n’ont pas l’habitude de travailler pour des enfants de chercher des formes dans leur propre art à destination du jeune public. C’est aussi à partir de là que cela a plus ou moins marché pour moi. Et maintenant, je suis à Paris avec Poil de Carotte. Je me suis retrouvée par hasard dans cet univers théâtral et je découvre encore beaucoup de choses. Je prends plaisir à créer pour les enfants en me plongeant dans mes propres souvenirs. Je crée de manière très instinctive. Ainsi, je me sens très naturelle, très proche de ma personne, de celle que je suis depuis toujours.

Votre rencontre avec le roman Poil de Carotte de Jules Renard est-elle due à un hasard ?

Oui, tout à fait. Je venais de créer en Italie un autre spectacle pour le jeune public, à partir d’un autre roman mais qui est assez proche de l’histoire de Poil de Carotte. En Italie, ce livre a aussi été écrit pour les enfants mais à un moment donné, il a disparu de la culture générale et maintenant, les enfants ne le connaissent plus. Après cela, donc, je me suis mise à la recherche de livres un peu cachés ou oubliés de nos jours parce que j’étais tout à fait intéressée pour offrir aux enfants des histoires et des images dans lesquelles ils sont libres de leur propre jugement parce qu’ils ne connaissent pas la source qui ne fait plus partie de la culture commune. J’ai trouvé que c’était intéressant de travailler avec des livres qui sont tombés dans l’oubli.

Je lis toujours à la fin des livres les autres publications de la maison d’édition et j’ai vu Poil de Carotte. Le titre m’a interpellée, j’ai fait des recherches et j’ai découvert que ce livre était écrit sur un enfant bien plus qu’à destination des enfants. Je l’ai lu et un jour j’ai dit à Philippe Quesne [directeur du Théâtre Les Amandiers de Nanterre ndlr] que je voudrais bien faire Poil de Carotte en France. Il a aimé la proposition alors on s’est lancés dans cette aventure avec Les Amandiers et le Festival d’Automne. C’était vraiment un appel. Je sais ce que signifie l’expression « poil de carotte » mais je ne connaissais pas l’histoire de cet enfant et ce livre qui parle de la difficulté familiale et en particulier de la difficulté de compréhension de notre mode familial. Cet enfant m’a rappelé mon histoire personnelle même si elle est très différente, mais aussi la racine de cette solitude dans une famille. L’histoire de Jules Renard est autobiographique mais j’ai cherché à faire ressortir du livre un enfant qui n’est pas une victime mais au contraire quelqu’un de très fort, avec sa propre imagination, ses cauchemars, ses rêves… Il retourne la réalité et invente sans cesse une nouvelle façon de s’échapper du malaise lié au manque d’amour. Ces difficultés ne sont pas directes mais il y a un message un peu caché que j’espère transmettre aux enfants et au public.

Cela est d’ailleurs très net dans votre mise en scène puisqu’elle fait se côtoyer deux univers différents, en contraste : le premier est très réaliste et le second est plutôt fantaisiste et abstrait.

C’est vrai. La première partie est très concrète. J’offre au public toutes les informations pour pouvoir se plonger ensuite dans un univers plus abstrait. J’avais besoin d’attraper le spectateur avec une projection des personnages. On peut presque toucher les acteurs. C’est quelque chose que je voulais faire. Ensuite, j’ai transformé l’espace pour amener le spectateur dans le monde des rêves et des visions. Je voulais faire cela progressivement car il me semble que c’est plus simple, tout en étant une manière plus forte de s’abandonner à la succession des cadres de l’image. Ainsi, je peux également montrer la partie très philosophique qui émane du livre. On ne sait pas ce que sera la vie de Poil de Carotte. Mon spectacle ne donne pas une réponse. Il se veut être comme les pages d’un livre que l’on ouvre. On y voit certains moments de la vie puis on tourne la page, on continue. Je l’ai conçu comme une succession de cadres qui sont comme les pages d’un livre.

Depuis dix ans, vous êtes collaboratrice artistique ou interprète des productions de Romeo Castellucci. Influence-t-il votre propre création et si oui, dans quelle mesure ?

Je cherche toujours à garder mon propre univers et mon jugement critique mais c’est certain que travailler avec Romeo m’a donné une maîtrise du théâtre. Avec lui, j’ai appris comment amener le spectateur quelque part, de manière consciente ou inconsciente mais je cherche à garder une certaine distance par rapport à ce que je fais avec lui. Si quelque chose m’a influencé dans son travail, c’est surtout la façon d’utiliser le temps. Avec Romeo, la chose la plus importante c’est que l’on n’arrive jamais à un style prédéfini.

Quelle spectatrice de théâtre êtes-vous ?

Depuis que je suis à Paris, j’essaye d’en profiter le plus possible. Je vais au théâtre presque tous les soirs et je vais aussi voir des spectacles de danse car le corps m’intéresse beaucoup. Je suis beaucoup le Festival d’Automne mais pas que. En Italie, je dois dire que j’ai peu l’occasion d’aller au théâtre donc c’est une chose nouvelle pour moi de pouvoir en profiter autant ici. J’aime beaucoup être spectatrice.

Selon vous, quel rôle le théâtre joue-t-il dans notre société actuelle ?

Le rôle de pouvoir amener les gens, tous ensemble, dans une même salle, connus ou inconnus, le temps d’un spectacle. C’est pour moi quelque chose de très fort. Quand je vais au théâtre, je cherche à ce que cela me fasse réfléchir. J’aime voir notre vérité à travers un autre regard, qu’il soit politique, artistique ou autre. Il faut que cela change quelque chose en moi et dans ma conception du regard sur le monde. Aller au théâtre, pour moi, c’est faire un voyage ou un rêve et en sortir avec un regard différent sur les choses quotidiennes du réel. La vérité est toujours la première source de création mais après, cela doit passer par un langage visuel et dans les formes. Je cherche toujours une sorte de beauté. C’est cette beauté d’être ensemble que doit avoir comme propos le théâtre aujourd’hui !

Si vous deviez partir sur une île déserte avec un seul livre, lequel choisiriez-vous ?

C’est une question très difficile mais je pense que je ferai le choix du livre d’un auteur américain, John Updike, qui s’appelle Dans la splendeur des lys.

Poil de Carotte est actuellement en tournée. Quels sont vos autres projets cette saison ?

Je prépare une installation pour le jeune public avec le Festival de Milan. Ce sera une forme brève à partir de La bouche de la vérité, le masque de pierre que l’on trouve à Rome. En novembre, en Italie, je présenterai une autre performance qui s’appelle Alla traccia et qui, comme A Sangue Freddo, lie les gestes chorégraphiques à la photographie. Je vais jouer aussi le rôle de Porzia dans Giulio Cesare, du metteur en scène espagnol Alex Rigola.

Avec Romeo, en décembre, je vais suivre également des projets en constructions mais uniquement en tant que collaboratrice. Il présentera The Minister’s Black Veil avec Willem Dafoe [la première est prévue le 13 décembre, ndlr] puis en janvier, nous serons à l’Opéra de Lyon, pour Jeanne au bûcher d’Arthur Honegger avec Audrey Bonnet dans le rôle de Jeanne et Denis Podalydès qui fera Frère Dominique.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s