Derniers remords avant l’oubli : régler les affaires du passé

Jean-Luc Lagarce a le vent en poupe. Tandis que Xavier Dolan a adapté au cinéma son bouleversant Juste avant la fin, le jeune metteur en scène Vincent Marbeau s’empare d’une autre de ses œuvres, Derniers remords avant l’oubli, qu’il présente au Théâtre le Brady, dans laquelle on retrouve l’analyse fine et précise de l’auteur, parfois ironique mais toujours implacable, de la complexité de l’âme humaine. Le bijou théâtral que constitue la pièce est à découvrir les vendredis et samedis, à 20h, jusqu’au 26 novembre 2016.

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© P. Bussy

Pierre est seul dans cette maison de campagne qu’il a achetée avec Hélène et Paul avec qui il vivait autrefois. Il ne reste que cette résidence de leurs amours passés, maintenant que la séparation a été consommée et que les deux autres ont refait leur vie, chacun de leur côté. Cependant, en ce dimanche paisible, ce sont des retrouvailles qui s’inscrivent au programme avec à l’ordre du jour la vente du bien immobilier qui abrita jadis un bonheur idyllique. Mais pour pouvoir tourner la page et espérer oublier, il faut avant tout comprendre et chacun est prêt à déterrer les secrets enfouis pour régler les comptes du passé malgré un « refus obstiné de la réalité des choses » et se tourner ainsi vers l’avenir en laissant derrière soi ce qui ne devrait plus interagir avec le présent.

Le plateau du Théâtre Le Brady est exigu et pourtant, nous nous laissons convaincre que nous sommes dans une chaleureuse maison de campagne, celle-là même qui servait jadis de refuge aux amours de Pierre, Hélène et Paul. Pourtant, dans un huis-clos où la convivialité est feinte, c’est une impression oppressante qui s’impose à nous avec la sensation de pénétrer dans une prison de verre d’où, tout comme le passé, il va bien falloir parvenir à s’en extraire. Vincent Marbeau met en scène les six protagonistes de cette histoire qui est celle d’un aboutissement. Bien plus intime que la fin du monde, nous assistons à la clôture d’un amour. Tout en subtilité, la direction d’acteurs prend le parti pris de tout montrer, de garder cette simultanéité des propos voulus par Jean-Luc Lagarce et de recentrer toute la tension dramatique au cœur du plateau. Cela fonctionne parfaitement. Nous ressentons pleinement les hésitations et le malaise ambiant qui règnent dans la petite maison du bonheur passé.

Séverine Saillet est Hélène, une femme hautaine et conventionnelle, bien résolue à en découdre mais maladroite à souhait. « Tu n’évolues pas » dit-elle à celui qu’elle a aimé mais sous sa froideur apparente se cache une femme blessée, tandis que Michaël Msihid se glisse avec sensibilité dans la peau de Paul, l’ex-amant. Il aimerait que chacun ne se connaisse plus mais reste partagé entre le couple principal avec lequel il entretient encore une profonde amitié. Camille Timmerman interprète Lise, la fille d’Hélène. Modérée, elle tente de se fondre dans le décor et de passer inaperçue. Son naturel nous touche avec sincérité tandis que Jean-Marc Dethorey nous fait rire par son incarnation du mari d’Hélène. Maladroit et naturel, il apporte un peu de légèreté dans la maisonnée, tout comme Laura Lascourrèges qui est la nouvelle épouse de Paul. Angoissée et mal à l’aise dans cette histoire qu’elle ne comprend pas, son jeu est tout en nuances. Quand au metteur en scène, Vincent Marbeau, il campe un Pierre bouleversant, cynique et ironique pour mieux dissimuler sa tristesse et ses blessures à vif. Son attitude traduit le sentiment d’abandon ressenti et il se livre comme un agneau perdu avant de retrouver sa solitude au goût de réclusion à perpétuité.

Dans cette tension dramatique et ce malaise général, chacun évolue au cœur du drame de l’intime en tentant de trouver le moyen de s’en sortir sans trop de cicatrices au cœur, espérant que bientôt « nous n’en parlerons plus ». Toutes les méchancetés accumulées ressurgissent et marquent la différence entre ce que les gens sont et ce que l’on dit d’eux. Le temps s’étire, se dédouble tandis que les mots fusent, claquent comme les portes du passé : « elle a dit ta gueule à tout le monde et au revoir à personne ».  Les malentendus succèdent aux silences explicites tandis que « chacun de son côté désormais » s’emploie à « réduire en cendres les irréductibles fantômes », ceux aux allures de remords, juste avant l’oubli.

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