Vania : Tchekhov s’attable à la Comédie-Française

Lorsque la Comédie-Française a présenté sa saison 16-17 à la presse, nous avions de suite repéré que Tchekhov serait mis à l’honneur par la jeune Julie Deliquet qui nous avait déjà fait forte impression avec sa trilogie Des années 70 à nos jours dont Catherine et Christian (fin de partie) constituait un épilogue touchant et émotionnellement maîtrisé. Elle s’empare ici de l’auteur russe et le met à la table du talent de la troupe du Français.

Vania
© Simon Gosselin / Collection Comédie-Française

Il est des spectacles qui se présentent dès les premières dates comme des incontournables de la saison. Joué au Vieux-Colombier, Vania, d’après Oncle Vania, l’œuvre d’Anton Tchekhov, semble emprunter ce chemin et nous nous en réjouissons. La jeune metteuse en scène Julie Deliquet, dont le collectif In Vitro participe activement au renouveau du théâtre et questionne sans cesse la place du spectateur, dirige ici la troupe du Français avec sobriété mais efficacité grâce à une approche subtile et nuancée dont la délicatesse relève la puissance des mots dans cette histoire où la dégénérescence est progressive mais certaine. La tension dramatique s’installe avec délicatesse jusqu’à ne plus être qu’une cocotte-minute dont il serait urgent d’enlever la soupape. Mais « il faut vivre et supporter les épreuves que la vie nous réserve. » et se dire que « la vérité c’est toujours mieux que l’incertitude » même si cela peut faire plus de mal que de bien.

C’est par un dispositif bi-frontal que nous nous invitons à la longue table de l’Oncle Vania qui occupe une grande partie du plateau. C’est souvent là que s’écrivent les plus grandes pages des histoires familiales et Vania ne fait pas office d’exception pour traiter habilement de ce thème cher à Julie Deliquet. De part et d’autre, le public devient les témoins muets de ce huis-clos. Le reste nous apparaît presque de trop (quelques meubles pour nous signifier la maison de campagne) tant la distribution rayonne et illumine chaque centimètre carré de la salle du Vieux-Colombier repensée différemment pour cette création. Nous sommes dans un théâtre de l’intime, celui-là même qui touche, bouscule, émerveille. La Russie a été gommée pour faire de cette pièce un reflet intemporel et universel. N’en demeure des personnages croqués avec précision qui évoluent avec fluidité. Laurent Stocker incarne l’oncle Ivan Vania, celui qui a oublié ses convictions. Cet homme bourru, un dur au cœur tendre,  contraste avec la douce Sonia, sa nièce qui travaille avec lui. Anna Cervinka se montre époustouflante et éblouissante même dans ce rôle qui parvient enfin à mettre en lumière toute l’étendue de son talent et à la révéler aux yeux des spectateurs. Dominique Blanc est parfaite dans la peau de la mère, Maria, dont la tristesse qu’elle a dans la voix et le regard nous la rende que plus bouleversante, sans oublier Hervé Pierre qui incarne sensiblement le professeur Alexandre Vladimirovitch Sérébriakov. L’existence les enlise chacun à leur façon et ne nous les fait apparaître que plus humains, semblables à ce que nous vivons, ressentons.

Cependant, Vania n’est pas un drame. Tchekhov faisait aussi la part belle à la comédie et cela, chacun l’a bien compris. Il faut voir Laurent Stocker faire des commentaires durant le film ou encore le jeu décomplexé de Stéphane Varupenne en médecin séducteur qui ne laisse pas insensibles Sonia et Eléna (vaporeuse Florence Viala, sublime comme à son habitude). Julie Deliquet, en montant ainsi Tchekhov avec intensité, nous montre une nouvelle fois la vie telle qu’elle est. « Le présent, il est là, effrayant d’absurdité » comme nous le dit Vania. Elle parvient à nous rendre proche ce texte parfois complexe en le transformant en un miroir de notre propre mélancolie. Cependant, la direction d’acteurs est pleine de vie et c’est un vent nouveau qui s’empare de l’œuvre ainsi épurée sans en trahir les thèmes sous-jacents chers à l’auteur comme la famille, le temps, la nature… Elle fait entendre le dramaturge russe et tous les enjeux de son écriture avec naturel et fluidité tout en faisant souffler un vent de vivacité sur le plateau.

Captivant et fascinant, la représentation parvient ce mélange subtil et parfaitement dosé de beauté et de tristesse. On sourit, on pleure… « Quand la vie nous échappe, on se nourrit d’illusions » mais la magie du théâtre opère en nous aussi fort que les mots de Tchekhov résonnent en nos âmes grâce à une adaptation intelligente et pertinente. Nul doute que ce Vania sera repris prochainement. En tout cas, c’est tout le mal que nous lui souhaitons tant Julie Deliquet a su s’emparer de la puissance tchekhovienne pour nous la rendre enthousiasmante en portant un regard bouleversant sur l’œuvre qui devient une adaptation époustouflante comme nous aimerions en voir davantage. Preuve en est qu’il est encore possible de monter Tchekhov avec modernité sans le dénaturer.

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