Poil de Carotte : malaise de l’amour familial

Le roman Poil de Carotte, grand succès de Jules Renard, est davantage un livre sur l’enfance qu’à destination du jeune public. Cela, Silvia Costa, fidèle collaboratrice artistique de Romeo Castellucci depuis dix ans, l’a bien compris et a su en proposer une version familiale, touchante et remarquable, à la fois concrète et onirique, réaliste et illusoire. Un bien joli moment à découvrir à tout âge dans le cadre du Festival d’Automne à Paris.

Poil de Carotte
© Silvia Boschiero

Poil de Carotte est un petit garçon roux en mal de tendresse et d’attention. L’amour que sa mère lui porte n’a rien qui ressemble de près ou de loin à des sentiments maternels. Quant à son père, il le délaisse totalement, même lorsqu’ils partagent ensemble un moment à la chasse, chacun dans son coin. Raconter l’histoire de ce petit garçon rebelle, cela revient à rassembler des fragments de souvenirs enfantins avec tout ce que cela comporte de minces frontières entre le vécu et le rêvé. Le temps dilue la réalité dans la mémoire humaine mais grâce à une imagination débordante et ouverte sur le monde, Poil de Carotte a devant lui toute une vie à inventer.

Cela, Silvia Costa l’a bien compris en construisant sa création autour de deux axes qui forment chacun une partie bien distincte de l’œuvre. Installé sur des ballots de paille, le public a pris place dans l’étable de la famille Lepic et s’immisce ainsi dans un quotidien réaliste qui n’a rien d’enviable. Avec nous, Annette, la nouvelle bonne de la famille, fait la connaissance de Poil de Carotte mais petit à petit tout ce petit monde concret bascule dans des évocations qui se font plus floues, plus sombres aussi et qui seront effectives lors de l’irruption brutale de la marâtre sous un orage battant dont les éclairs déchirent le ciel.

Dès lors, nous quittons la grande proximité qu’il existait avec les protagonistes, de par un plateau exigu, à nos pieds, pour une distanciation quasi salutaire. Comme si nous étions en train de feuilleter un album photo, les saynètes se multiplient derrière un rideau de tulle tel que nous pouvons en trouver dans les productions de Romeo Castellucci, aussi bien théâtrales qu’opératiques. Excepté Poil de Carotte, tous les personnages ont alors le visage grimé de blanc, ce qui renforce l’onirisme de cette partie qui se conjugue au très bon travail scénographique dont les trompe-l’œil et les jeux sur les perspectives de ce monde abstrait permettent un changement, quasi instantané, de lieux. On passe ainsi du royaume des bêtes à la salle à manger ou à la chambre du garçonnet en un éclair. Les toiles peintes qui servent de sublime décor à la fugacité de ces scènes captivent le spectateur emporté dans le tourbillon du récit dont les contours sont épaissis avec parcimonie par l’atmosphère sonore pleine de délicatesse enfantine imaginée par Lorenzo Tomio.

Traitant magnifiquement bien de l’enfance, Silvia Costa s’empare avec brio des anecdotes de l’existence de Poil de Carotte et nous les offre sous la forme d’images éphémères et fugaces dans une seconde partie sombre et terrifiante voire cauchemardesque et anxiogène. Nous plongeons avec délectation dans un univers à la fois doux et dur, sombre et lumineux. Tout en contrastes, il n’y a aucune infantilisation du public dans cette version de Poil de Carotte, mais au contraire un regard constructif sur ce que peut être la vie d’un enfant, aussi bien magique que cruelle. La superbe scénographie de Maroussia Vaes et la brillante adaptation de Silvia Costa en font un spectacle familial sur l’enfance. C’est alors tout un monde qui se déploie pour peindre les multiples nuances de la nature humaine au goût d’inachevé car infini dont la dernière image, sous la houlette de la pancarte « L’album de Poil de Carotte », nous rappelle que c’est avant tout l’histoire d’un petit garçon mal aimé qui ne figure même pas dans cet ultime souvenir.

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