Ajax, Œdipe, Electre : à l’aube de la tragédie grecque

C’est une drôle d’expérience que le théâtre de Nanterre-Les Amandiers a proposé à ses spectateurs en ouverture de saison : se donner rendez-vous à 5h du matin dans le parc André Malraux jouxtant ce lieu culturel afin d’y découvrir trois tragédies grecques de Sophocle mises en scène par Gwenaël Morin, à l’aube, aux mêmes horaires que dans l’Antiquité lorsque la Cité toute entière s’arrêtait pour se rassembler.

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© SBJ

Nous étions plus de quatre cents spectateurs à avoir répondu présents à la folle proposition de Philippe Quesne de lancer la saison des Amandiers avec un spectacle gratuit, en plein air, au Parc Malraux jouxtant le Théâtre, à cinq heures un samedi matin. Tandis que certains avaient assisté la veille à la représentation du Ça ira (1) fin de Louis de Joël Pommerat et s’étaient assoupis durant quelques heures aux Amandiers, d’autres sont venus grossir les rangs, les yeux encore embrumés d’un sommeil raccourci au nom de l’amour de l’Art, du Théâtre et du spectacle vivant. Il faut dire que l’invitation de Gwenaël Morin avait de quoi séduire les plus passionnés.

Tandis que l’herbe se couvre de rosée et que la fraîcheur matinale de l’aube naissante enveloppe les spectateurs, Ajax de Sophocle ouvre la trilogie tant attendue. Les voix résonnent dans la nuit et encerclent le public. Les acteurs de Gwenaël Morin jouent et s’interpellent au milieu de nous. C’est à peine si nous distinguons qui parlent. Peu importe car nous nous laissons entraîner par ce théâtre antique qui résonne dans l’obscurité du parc. « Comment cela a commencé ? », « Comment le mal s’est approché de sa proie ? ». Dans des conditions d’époque, à l’heure où notre société ne croit plus au rassemblement et à l’union comme chemin de vie, la naissance du théâtre s’intéresse à la colère d’Ajax qui n’a pas eu les armes d’Achille à sa mort. Les parties collégiales, éblouissantes, rappellent la force du chœur antique tandis que le public est invité à se déplacer dans le parc afin d’assister à la mort du héros. Alors que l’aube commence à poindre à l’horizon, la vision de la scène finale en clair-obscur est d’une sobriété incroyable mais aussi d’une efficacité percutante. Le texte résonne sans aucun autre artifice que les mots, lancés avec conviction et intensité. La langue moderne et fluide vient se heurter contre les trois destinées en proie à la douleur et à la culpabilité. Le public se sent concerné car inclut dans un dispositif innovant, mêlant acteurs et spectateurs dans une même masse. Le tambour, présent avec parcimonie, rythme l’ensemble, lance les chœurs et accompagne la montée en puissance de la tension dramatique dont le monologue d’Œdipe constitue le point culminant, dans la pièce centrale, instant poignant qui serre les cœurs qui s’éveillent.

Tour à tour protagonistes essentiels ou membres du chœur, les acteurs enchaînent les rôles sans distinction d’âge ou de sexe, en tenue résolument moderne, jeans et baskets, faisant du théâtre avec presque rien, hormis le cadre naturel qui se dévoile peu à peu sous l’action des premiers rayons du soleil et de rares accessoires. Cependant, la puissance des textes conjuguée à l’énergie inépuisable des interprètes fait ressurgir la force du théâtre antique. Au milieu d’un ballet de chauve-souris ou d’une envolée d’oies sauvages, la nature s’impose dans ces destins tragiques. Notons la prestation éblouissante de Mickaël Comte que le hasard a lié au rôle d’Ajax mais aussi celles de Chloé Giraud, parfaite Œdipe et de Lucas Delesvaux, déjantée Jocaste dont l’incarnation restera mémorable. Néanmoins, les autres ne déméritent en rien et gagnent également les honneurs : Thomas Tressy (Ulysse), Pierre Laloge (Athéna, Egisthe…), Julien Michel (Créon, Tirésias…), Judith Rutkowski (une Electre très incarnée qui court à sa perte), , Maxime Roger (Oreste) et Marion Couziné (dynamique Choryphée) participent à faire de cette trilogie un spectacle vivant plus actuel que jamais.

Au milieu des tours de la Défense qui reprennent leurs droits au soleil levant, le théâtre de Gwenaël Morin, s’appuyant sur Ajax, Œdipe et Electre dans une traduction d’Irène Bonnaud et Malika Bastin-Hammou, se veut le reflet d’un art politique et nécessaire, rassemblant la cité autour de valeurs communes. Faisant du public les Cadméens puis le chœur antique de la tragédie (également en lui distribuant le texte de ces parties), il utilise les œuvres de Sophocle pour nous ramener à l’essentiel et nous offrir une expérience enrichissante et engagée, vécue comme un moment unique et incandescent, éclairé d’un jour nouveau.

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