Les Frères Karamazov : féroce combat de l’âme

Tandis que Jean Bellorini présentait sa version du roman fleuve de Dostoïevski cet été à la Carrière de Boulbon durant le Festival d’Avignon, la création de 2015 du metteur en scène allemand Frank Castorf arrive en France en cette rentrée théâtrale. L’actuel directeur de la Volksbühne de Berlin (qu’il devra quitter sous la contrainte en 2017 après 25 années de renouveau théâtral et de provocations constructives mais explosives) ouvre donc cette 45ème édition du Festival d’Automne à Paris en investissant la friche industrielle Babcock de la Courneuve, un lieu monumental pour une œuvre dense à la hauteur de son ambition, en partenariat avec la Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis Bobigny (MC93).

Les Frères Karamazov par Frank Castorf
© Thomas Aurin

Les Frères Karamazov, dernier roman de l’auteur russe Fédor Dostoïevski, a d’abord été publié sous la forme de feuilletons. Cette œuvre dense et complexe s’appuie sur l’histoire d’une fratrie et d’un parricide pour y aborder des questions existentielles, philosophiques et religieuses en faisant s’affronter différentes visions de la morale dans un féroce combat entre le bien et le mal qui s’inscrit au cœur d’un drame intime et familial où chaque membre a « l’héroïsme dans le sang ». Frank Castorf s’empare avec force de ce monument de la littérature russe pour en extraire sa substantifique moelle et nous la retranscrire avec tout le talent que nous lui connaissons. En y juxtaposant des extraits écrits par DJ Stalingrad sur une jeunesse qui se cherche tout en étant en perte de repères et d’espoir, le trublion de la scène allemande donne à entendre aussi bien la Russie du XIXème que celle de nos jours, contemporaine mais dont les échos au passé sont flagrants. Il questionne la montée du nationalisme opposée au néofascisme, tout en ayant un regard ouvert sur l’horizon, à l’image du plateau, immense et exploré jusque dans les moindres recoins, allant du panneau publicitaire lumineux avec le logo russe Koka Kola à jardin, jusqu’à l’opposé de la friche, sans oublier les espaces extérieurs et aériens de l’imposant bâtiment.

La majeure partie de la représentation est filmée et diffusée sur l’écran central. Est-ce pour autant que Frank Castorf tue le spectacle vivant ? Pas le moins du monde puisqu’il utilise ce moyen cinématographique à bon escient avec une pertinence évidente. Le théâtre qu’il propose n’est pas au service de la vidéo mais bien au contraire, c’est cet outil numérique qui sert à entériner les choix de lecture de l’œuvre qu’il a retenus. La caméra n’est jamais fixe. Constamment en mouvement, elle permet l’exploration profonde de la splendide scénographie aux allures de matriochkas, imaginée par Bert Neumann, disparu il y a quelques mois juste après la création, qui s’implante parfaitement dans le nouveau lieu de la MC93. En effet, cette friche industrielle, qui abritait autrefois une usine de chaudières, est un espace démesuré et imposant, dont les chiffres donnent le vertige : 158m de long, 15m de haut et 57m de profondeur. Que ce soit par les gros plans (très présents dans la première partie) ou bien avec tout ce qui se déroule hors-champ et qu’il nous fait découvrir dans des courses effrénées qui nous tiennent en haleine jusqu’au final, le maître de la vidéo au théâtre sollicite constamment le spectateur.

Si la fatigue du sous-titrage pour les non-germanophones peut se faire ressentir par moments, les 6h15 de représentation se déroulent sans que l’on ne se rende tout à fait compte du temps qui passe. L’histoire est dense, complexe, pas toujours évidente à suivre, on décroche, on percute, on se laisse surprendre… Il faut dire que les acteurs y sont pour beaucoup. Débordant d’énergie, ils nous offrent une brillante performance. Totalement investis et époustouflants, ils se donnent corps et âme et les personnalités de chacun se révèlent au grand jour à l’instar de Jeanne Balibar, constamment présente (à quelques exceptions). Elle incarne entre autres un diable explosif, sur pointes, dont il ne faudrait pas se risquer à le tirer par la queue. Même l’élément naturel de l’eau, symbolisé par la piscine centrale, ne parviendra à purifier son âme. Notons également la performance de Daniel Zillmann, déconcertant dans le rôle d’Aliocha ou encore celle de Patrick Güldenberg, éblouissant dans la peau de Rakitine, son ami. Quand à Alexander Scheer, qui incarne Ivan, il est tout simplement parfait, notamment dans le monologue du Grand Inquisiteur, juste après l’entracte, surplombant la ville de la Courneuve que les ténèbres recouvrent peu à peu. Possédés, sincères, passionnés, chacun veille à apporter subtilement sa pierre à l’édifice monumental que représentent ces Frères Karamazov.

Frank Castorf bouscule, questionne, provoque aussi mais toujours avec pertinence, en s’appuyant sur des silences ou des regards éloquents. Il y aurait tant à dire sur ce bijou qu’il nous a été donné d’apercevoir, sans en saisir l’intégralité d’une si riche proposition. C’est un véritable regard aiguisé qu’il pose sur l’œuvre de Dostoïevski qui devient ici un matériau brut autour duquel il prend toutes les libertés et tisse avec une grande habileté des liens entre le passé et le présent. Il va au bout de cet affrontement d’idéologies et parvient sans mal à nous convaincre, usant de tous les excès jusqu’à saturation et épuisement dans une parfaite maîtrise des dosages. Même si parfois nous nous y perdons un peu et qu’une légère monotonie s’installe, il nous livre une mise en scène imposante et éblouissante, sans concession ni complaisance, où l’intensité et la violence se crient sur le plateau dans un puissant souffle d’urgence et de nécessité absolue pour entrevoir un monde nouveau, jurant « que ce n’était pas un rêve ». Avec lui, le théâtre est plus vivant que jamais. Cette version des Frères Karamazov constitue véritablement une merveille stupéfiante du génie de la scène allemande pour ouvrir avec brio ce Festival d’Automne à Paris.

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