La fossette bleue : voyage mémoriel

La pièce de Raphaële Moussafir, présente tout le mois de juillet au Festival d’Avignon, a marqué la clôture de notre séjour dans la cité des Papes autant que notre sensibilité par une écriture subtile et une mise en scène pertinente signée Catherine Schaub. La fossette bleue est sans aucun doute possible notre dernier coup de cœur de l’édition 2016. Retour sur cette pièce hybride à l’univers décalé mais qui devrait conquérir le cœur des parisiens cet automne.

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« Il y a des gens qui se souviennent de tout et d’autres de rien ». Clémence a mis ses souvenirs en cage et introduit son passé par des odeurs conservées, telles des petites madeleines de Proust olfactives qu’elles auraient répertoriées au creux de son cerveau. Ces petits trésors d’un temps révolu, comme ceux que l’on collectionnait dans des boîtes en fer et qui resurgissaient sitôt le couvercle ôté des années plus tard, participent à la construction du moi et font ce que nous sommes tous aujourd’hui. Mais peut-on s’arranger avec et tout réinventer ? Que reste-t-il de nos souvenirs, de nos émotions, de nos sensations et surtout, à quoi nous servent-ils ?

Clémence a un QI de 92, ce qui est inférieur à la moyenne. Pourtant, elle tente de s’imposer : « dans la vie, si on lui ferme la porte au nez, elle devra passer par la fenêtre ». C’est une battante. Elle a des faux airs d’une Amélie Poulain perdue entre un présent où elle ne trouve pas sa place et une enfance qui l’envahit un peu trop. Elle n’a pas de travail mais grâce à son cousin, expert-comptable, elle va finir par décrocher un travail en tant qu’assistante de direction. C’est ainsi qu’elle tombe amoureuse de Julien, son premier patron, alors qu’il ne s’intéresse pas le moins du monde aux états d’âme de la jeune femme, frustrée par le souvenir d’un boulier chinois qu’elle ne parvenait pas à atteindre étant enfant.

La fossette bleue est la partie du cerveau qui nous permet de rêver. La pièce qui la place au cœur de son propos et emprunte sa dénomination pour en faire un titre poétique et sensible, nous plonge dans les souvenirs d’enfance sans pour autant nous assommer d’une naïveté douteuse. Que fait-on de ces bribes dont nous nous souvenons ? Peut-on construire notre personnalité sur une déformation de ces souvenirs ? C’est là un questionnement passionnant qui trouvera quelques pistes de réflexion très intéressantes. Tout est ici délicatesse, étonnement, fantaisie, sensibilité. Cela nous fait un bien fou.

Raphaële Moussafir est parfaite dans le rôle de Clémence. Alban Aumard est un fabuleux patron, tandis que Bruno Gouery est sensible en cousin fragile qui s’est construit avec le sentiment d’être mal-aimé. Tous les trois se montrent pertinents et convaincants. Drôles et touchants, parfois décalés, ils parviennent à nous embarquer dans leur mémoire tout en nous montrant la voie vers une interrogation personnelle au sujet de nos propres souvenirs. Trois vies qui se rencontrent, se percutent pour avancer, se construire, se découvrir, accepter d’être démunis, avoir la trouille de tout rater et au final se lancer tout de même pour éviter de perdre la mémoire de ce que l’on était.

L’écriture est fine et délicate. Elle témoigne d’une maturité et les touches d’humour disséminées dans le texte sont savamment dosées. La mise en scène que propose Catherine Schaub est sobre mais efficace, au diapason avec l’émotion suscitée par les mots. Si nos souvenirs d’enfance construisent notre identité et notre vie d’adulte, il est intéressant de porter un regard sur ce que nous sommes vraiment et sur ce que nous avons fait de ces marques de la mémoire. « Vérifier que les choses sont toujours là pour avancer dans la vie » semble inévitable, comme une parenthèse dans le présent pour se plonger dans le passé et mieux entrevoir l’avenir. Et vous, quel est votre premier souvenir ?

 

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