Viktor : une beauté bauschienne étirée

Nous avions pris l’habitude, aux prémices de l’été, de retrouver les créations de Pina Bausch et le Tanztheater Wuppertal à Paris, mais c’est bel et bien pour lancer la saison danse du Théâtre de la Ville que nous découvrons en cette rentrée quasi-automnale, au Châtelet, la pièce Viktor, datant de 1986. Nous y retrouvons tout le talent incontestable de la danseuse et chorégraphe allemande mais aussi la beauté bauschienne si caractéristique de ses créations que nous aimons tant malgré quelques réserves concernant le rythme, trop décousu et étiré.

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© Laszlo Szito

Peu après avoir tourné un film de Federico Fellini, Pina Bausch est accueillie trois semaines au Teatro di Roma en 1986. C’est durant cette première résidence à l’étranger, loin de Wuppertal où elle s’est installée en 1973, qu’elle crée Viktor, une pièce mêlant influences romaines et terreau allemand, celui-là même qui fait la particularité de la chorégraphe, qui inaugurera une série de créations hors les murs. On y retrouve donc ses thèmes de prédilection et ses obsessions pour le quotidien, la vie, la mort et les rapports hommes/femmes notamment qui se traduisent sur le plateau par des tableaux ou gestes cycliques et répétitifs, inscrits dans une temporalité étirée, malheureusement beaucoup trop, ce qui pénalise à notre sens la pièce. En effet, et c’est là que le bât blesse, le rythme oscille constamment entre beauté et ennui et ne semble pas parvenir à trouver le bon tempo, celui qui pourrait nous captiver durant les 3h30 de représentation.

A la fin de la saison dernière, Aguá et surtout Auf dem Gebirge hat man ein Geschrei gehört faisaient s’animer et revivre un génie éternel. Cette fois-ci, c’est la déception qui l’emporte sur le fil face à de trop persistantes longueurs malgré d’innombrables passages de qualité indéniable. Cependant, loin de nous l’idée de dire que Viktor est un échec car ce serait mentir ouvertement. La réussite de ce spectacle qui souffle les bougies de sa troisième décennie réside dans la force de ses interprètes. Et Pina Bausch n’a jamais été aussi envoûtante que dans les parties collégiales des chorégraphies, nous faisant ressentir toute sa puissance créative. Les farandoles humaines se déploient et habitent totalement le plateau. On y retrouve des piliers de la troupe, gardiens de la mémoire de Pina Bausch mais aussi des nouveaux venus qui n’ont pour leur part pas connus la chorégraphe allemande mais qui ont su s’imprégner de son âme.

Nous retrouvons avec bonheur des « légendes » charismatiques du Tanztheater Wuppertal telles que Nazareth Panadero ou encore Julie Shanahan qui ouvre le bal du premier tableau en se présentant royalement sur le devant de la scène dans une robe rouge vif, port altier mais amputé de ses deux bras. Ne reste alors qu’un buste majestueux qui nous captive et que viendra recouvrir d’un manteau le bienveillant Dominique Mercy. Cette ouverture nous laisse une image impérissable tandis que d’autres viendront par la suite marquer nos esprits comme la célébration matrimoniale de deux corps inertes allongés sur le sol ou, plus joyeux, le défilé des danseuses en longue robe de soirée, volant, légères au vent, et suspendues dans le vide à deux gros anneaux, tels des agrès gymniques, semblant faire de la balançoire.

La bande-son nous envoûte et nous nous délectons en particulier des notes de Tchaïkovski ou d’un morceau à la flûte de pan, nous faisant plonger dans un voyage au cœur des Andes. La scénographie se constitue de monticules de terre, symbolisant les collines entourant Rome imaginées par Peter Pabst, qu’Andrey Berezin repousse par pelletés aux pieds de ces montagnes brunes, comme l’on recouvrirait un mort, des secrets ou des fantômes. Et la mort, il en est justement question avec des tableaux sombres et inquiétants, à l’image de ce mystérieux Viktor dont nous ne saurons rien. Entre danse et théâtre parlé, Pina Bausch nous livre sa vision d’une Rome quotidienne et fantasmée, en souffrance,  violente voire chaotique, malgré quelques onces de légèreté. C’est long, cela frôle parfois l’ennui mais c’est aussi surprenant et sans aucun doute un spectacle à voir et à ne pas rater pour tous les amoureux de Pina Bausch, disparue en 2009. Une certaine mélancolie nous étreint et c’est toujours un bonheur de retrouver le Tanztheater Wuppertal sur une scène parisienne même si le rythme s’essouffle et en a déçu quelques-uns. Cependant, attention, les représentations sont toutes complètes jusqu’à la dernière, le 12 septembre 2016.

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