Anesthésie : cette douleur que l’on presse

Agnieska Hernández Díaz est une auteure cubaine qui tend à s’imposer de plus en plus. Enseignante à l’Institut Supérieur d’Art de La Havane, elle a présenté son texte Anesthésie à la Mousson d’été 2016 avec un style impertinent et corrosif qui fait état de la société cubaine actuelle en plaçant l’intrigue au cœur d’un bordel, là où les femmes ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes, dans la dépravation et l’humiliation. Tel un labyrinthe, la sortie semble s’éloigner de plus en plus au fur et à mesure d’une progression dans la dégradation.

anesthésie
© Emile Zeizig

A La Havane, tout a un prix et celui de la liberté est exorbitant, un peu comme partout. Et il y a une boîte de conserve dans laquelle sont réunis 99 dollars. Il en manque un, un seul pour qu’une pute puisse faire tout ce que le client désire. Son corps, sa pensée, sa personnalité… nous pouvons nous demander ce qui lui appartient encore à cette professionnelle du sexe. « Le dernière larme tombée sur la Havane » sera celle d’un cri muet comme une ultime souffrance avant la délivrance.

Ces femmes ont l’avenir devant elles mais le temps ne soulage pas toujours les douleurs. Dans le texte d’origine, datant de 2012, « el hombre que ya no cree en la igualdad social », c’est-à-dire « l’homme qui ne croit plus en l’égalité sociale », raconte, incarne la souffrance. Il ira tendre la main à Ana, la femme de Pedro, prostrée sous un oranger avec une douleur semblable à l’agrume que l’on presse. Mais dans la version lue et présentée à la Mousson, Pedro « se tape des putes » comme on dit, enfin une seule pour être précis, toujours la même, Rebeca. Mais il l’humilie, la rabaisse sans arrêt et se plaint aussi de ses prestations en matière de fellations, dignes d’un amateurisme affligeant. La seule qui sache s’y prendre divinement bien pour le sucer, c’est Ana mais un drame familial a mis en péril le couple et c’est tout un monde qui semble avoir pris place entre les deux amants. Leur fille de dix-sept ans a été agressée sous un pont avec une bouteille en verre. Elle est en attente d’une greffe de rein. Alors la mère, cancérologue, est comme anesthésiée mais « la douleur est à l’intérieur », elle est là qui sommeille en elle sur le lit d’une rage qui ne cesse de grandir, de s’étendre. « Maintenant, le pire, c’est que plus rien ne me fait mal » dit-elle.

L’écriture est triviale, déplacée et traduit parfaitement la douleur de la société cubaine d’aujourd’hui. Le texte est fort, cru, pertinent et surtout percutant. « L’égalité est une dégradation » peut-on entendre, celle d’un corps, d’un esprit, d’une dignité. Dehors, c’est un monde de misère qui est peint dans un réalisme désolant. Les dialogues ou monologues font rage et le rythme haletant permet de mettre en lumière un regard critique sur cette société qui peine à sortir d’une dictature privant tout à chacun de liberté, jusqu’à celle de disposer de son corps ou de ses émotions. Agnieska Hernández Díaz impose son style singulier et revient sur des phrases pleines de significations, ce qui déstabilise parfois le lecteur ou l’auditeur mais le bouscule dans ses réflexions et le regard qu’il porte sur Cuba aujourd’hui. Volontairement moribonde, l’œuvre invite à verser une dernière larme sur La Havane et sur la rage intérieure ou extérieure qui y règne. Cette façon de raconter la douleur est tout simplement bouleversante.

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