Notre classe : victimes et bourreaux

Lors de la Mousson d’été 2016, les lectures se suivent mais ne se ressemblent pas. Notre Classe, de l’auteur polonais Tadeusz Slobodzianek fait partie des pépites que l’on trouve au détour d’une errance. Ce spectacle, présenté par des amateurs du bassin mussipontain, s’impose comme l’un de nos coups de cœur. Ayant nécessité trois semaines de travail, le résultat est à la hauteur et a su séduire les auditeurs-spectateurs venus en nombre ce soir-là pour revivre un pan de l’Histoire avec un grand H.

notre classe 2
© Emile Zeizig

Ils sont dix, dix camarades de classe, juifs et chrétiens, polonais. Nous suivons leur histoire, celle qui débute sur les bancs de l’école dans une amitié et une fraternité soudées jusqu’à nos jours où l’Histoire a bousculé et démoli la belle unité du groupe. A travers leur récit, c’est toute l’histoire du XXe siècle qui se déroule sous nos yeux et marque à jamais notre conscience dans un devoir de mémoire nécessaire et presque indispensable. De 1918 à 2003, nous allons les regarder grandir, vieillir, s’aimer, se déchirer et mourir.

La pièce s’ouvre par la succession des dix élèves. On y apprend leur année de naissance et celle de leur mort, un peu à la manière des gravures sur les pierres tombales tandis que chacun poursuit sa présentation avec la profession du père et ce qu’ils aimeraient faire de leur vie. Des rêves de métier comme pour se forcer à avancer vers l’avenir. Des portraits scolaires et des scènes du quotien défilent en fond de scène mais déjà, le réel enjeu de la pièce apparaît : le génocide des juifs. Pour cela, c’est le pogrom antisémite de 1941 dans le village de Jedwabne qui est placé au cœur de l’intrigue, ce pillage doublé du massacre d’une partie de la population par une autre. Abraham parti pour l’Amérique, ils sont 4 juifs et 5 polonais pris dans la tourmente de ce fait historique. Très vite, ils découvriront qu’être camarades de classe ne met personne à l’abri.

Dans la mise en espace proposée par Eric Lehembre, l’espace scénique est habilement utilisé avec une grande pertinence puisque l’on retrouve Abraham en Amérique, les survivants et les morts dans des coins différents en suivant parfaitement le passage de l’un à l’autre pour chaque camarade de classe. Il y a aussi l’enfant qui égraine les leçons comme un professeur d’histoire qui guiderait ses élèves dans les dédales des souvenirs du passé. Il est un peu chacun de ces jeunes gens et fait bénéficier au spectacle une présence lumineuse et bienveillante. Des chants ponctuent le spectacle grâce à la musique de Pierre-Emmanuel Kuntz. Bien sûr, sur le plateau, ce sont des amateurs, encore un peu gauches et ne sachant quoi faire de leur enveloppe corporelle mais la spontanéité et le naturel que chacun dégage dans son personnage rend l’ensemble particulièrement réussi. Soulignons en particulier le jeu de Sarah Pagnon qui incarne Dora (1920-1941) et celui de Marie Bray qui sera Rachel puis Marianna (1920-2002) lorsqu’elle se fera baptiser pour son mariage à l’église avec Vladek.

Tadeusz Slobodzianek livre une pièce émotionnellement très forte dans laquelle transparaît une extrême pudeur. « On ne peut pas enterrer la vérité » et le texte se pose comme un vestige d’un passé peu glorieux. Comme le dit si bien le personnage d’Abraham, « ce n’est plus une rivière mais un torrent de larmes qui coule sur mes joues ». L’émotion nous étreint pour ne plus nous lâcher, comme ces cartons que les protagonistes déplacent et utilisent tel le symbole de l’encombrement des souvenirs et du passé. « Notre vie aura été bien étrange » finissent-ils par concéder mais cette traversée du XXe siècle laissera des marques indélébiles dans nos mémoires. Demain, le soleil se lèvera de nouveau à l’Est, il faudra aller de l’avant et ne plus avoir peur. En attendant, Notre classe est un texte poignant à lire et relire pour ne jamais oublier.

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