Anatomie de la gastrite : la colère en digestion

La jeune auteure mexicaine Itzel Lara a fait une apparition fort remarquée à la Mousson d’été 2016 où une lecture de sa pièce Anatomie de la gastrite a été donnée. Bien que le sens nous ait échappé à de nombreuses reprises, malgré la mise en forme pertinente de Marcial Di Fonzo Bo, ce texte écrit pour un concours de théâtre espagnol a suscité un intérêt en nous dans le sens où il invite à disséquer la douleur et la colère dans une forme novatrice.

anatomie de la gastrite
© Emile Zeizig

Le chat est à l’agonie. La femme semble s’en réjouir tandis que l’homme, le végétarien, continue inlassablement d’éplucher des oignons, puisque c’est avant tout « la source des pleurs » mais aussi « l’antidote de la gastrite ». Les enjeux sont posés. Par cette histoire alambiquée, Itzel lara dissèque les liens entre une jeune adulte et tout ce qui bouillonne en elle sans jamais sortir par le canal lacrymal : son père mourant, le chat condamné, une vache sacrifiée, un jeune homme perdu… L’anatomie de la gastrite c’est un peu tout cela en même temps, des bribes de vie d’êtres dans l’incapacité de s’aimer et s’exprimer. La jeune femme ne pleurera pas la mort de son père tandis qu’elle le fera pour le chat de ce dernier qu’elle déteste pourtant. C’est là tout le paradoxe et la complexité de l’être humain : « les gens que l’on déteste peuvent aussi nous manquer ». Passer de « moribond » à « agonisant », voici peut-être le liant de toutes les scènes.

L’écriture est parfois surréaliste avec, avouez-le, un sens assez opaque. Des tableaux se succèdent sans réel lien entre eux. Un fil narratif aurait été appréciable pour fluidifier l’ensemble du texte dont la structure nous échappe. Pourtant, l’univers et la sensibilité personnels de l’auteur nous embarque. Evidemment, c’est déstabilisant d’être confrontés à une telle œuvre qui abonde de métaphores. Le chat c’est un peu le symbole d’un couple qui se délite, peut-être parce que le fossé des différences est trop important ou parce que l’intime encombre trop. Le thème de la destruction est sous-jacent tout au long des tableaux avec ce rapport entre la fille et son père au centre duquel se trouve la vache qui est le point d’attaque. La symbolique est exponentielle dans l’œuvre et s’étend à toutes les zones de la gastrite qui nous montre les relations entre le passé et le présent. Un peu à la manière des flashs de la mémoire, le texte s’organise sous la forme de tableaux où différents éléments se mêlent dans une chronologie nébuleuse. Des parties apparaissent, comme un glossaire médical : I- Inanition, II- Manque, III- Anti-reflux gastrique, IV- Irritation, V- Brûlure, VI- Inflammation… Mais cette structure n’est pas aussi apparente que l’on pourrait le penser.

A la Mousson d’été 2016, la lecture a été dirigée par Marcial Di Fonzo Bo qui, par son génie, pimente cette œuvre afin de la rendre savoureuse et faire en sorte qu’elle ne nous reste pas sur l’estomac. D’un premier abord indigeste, Anatomie de la gastrite mérite d’être autopsiée pour n’en garder qu’un enracinement profond de parallèles entre la vie et la mort, l’humain et l’animal. La vache est un être vénéré comme la déesse-mère tandis que le père se meurt. Mais comme dans une catharsis antique, le personnage a besoin de se libérer de ce qui encombre et provoque des gastrites.

 Itzel Lara pose un regard novateur et intéressant sur la culpabilité qu’elle agrémente avec un souffle de légèreté et une sensibilité personnelle débordante. De sa colère naît une écriture douloureuse mais salvatrice, rendant supportable un ressenti qui empoisonne lentement, un peu comme si écrire permettait une psychanalyse plus efficace que n’importe quelle autre thérapie.  Il semble bien difficile de mettre un tel texte en scène mais cela constitue un très beau défi pour quiconque aurait un peu d’audace.

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