Moi, Corinne Dadat : quand le balai entre dans la danse

De sa rencontre avec Corinne Dadat, une femme de ménage, l’auteur, acteur et metteur en scène Mohamed El Kathib en a extrait une écriture et un théâtre d’un genre nouveau, à la croisée de plusieurs domaines artistiques. Sans aucun mépris, c’est avec conviction qu’il a souhaité porter cette rencontre à la scène, qui se présente plus comme un état qu’un spectacle. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’à travers l’exploration de la classe ouvrière, son témoignage immersif interroge, bouscule, interpelle.

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© SBJ

Le point de départ de ce spectacle est la rencontre entre Mohamed El Kathib et Corinne Dadat. Cette dernière faisait le ménage dans la salle de travail où Mohamed faisait un atelier théâtre à Bourges. La plupart du temps, chacun se croisait : quand les stagiaires partaient, Corinne arrivait et inversement. Il s’étonne de n’avoir jamais de retour des « bonjour » qu’il adresse à la femme de ménage et lui pose ouvertement la question : « Mais vous ne dites jamais bonjour ? ». La réponse ne se fera pas attendre : « Vous voulez que je vous dise le nombre de fois dans ma vie où j’ai dit bonjour et on ne m’a pas répondu ? ». S’en suivra un dialogue de deux ans qui est désormais restitué sur scène.

Sur le plateau, deux mondes se confrontent. Dans une fiction mêlée à une réalité crue, l’illusion théâtrale percute le quotidien de la classe populaire. Moi, Corinne Dadat, c’est de la danse, du théâtre, des canevas d’improvisation, des entretiens, des conversations… L’ensemble fonctionne comme une sorte de spectacle de l’intime, du quotidien, à la frontière entre le théâtre documentaire et le témoignage fictionnel teinté d’une humilité percutante. Mohamed El Kathib nous le confiait en marge de la représentation : sa propre mère était femme de ménage mais cela ne suffit évidemment pas à en faire un spectacle. Cependant, la rencontre qu’il fait en 2010 avec Corinne Dadat le pousse à traiter le réel dans une production pluridisciplinaire et à ne pas céder à la facilité d’écrire une pièce à faire jouer par une actrice professionnelle. Il conserve l’authenticité de la rencontre dans un mélange habile de fiction et de réalité en opérant une réelle transformation dont la première est celle qu’il y a sur Corinne, à petite échelle, évidemment.

Durant l’installation du public, Corinne est sur le plateau, ouvert, tandis que sur l’écran des phrases défilent afin de mieux la connaître, en chiffres. C’est ainsi que nous découvrons son capital santé qui s’élève à 12, son capital financier (moins de 737€), son capital talent (42), son capital souplesse (7), son capital lexical (8), son capital sympathie (164), son capital capillaire (25,8) et son capital solidarité (99). Tout n’est pas vrai mais chacun est complice de la trame du spectacle, avec ses mensonges, les moments de moqueries… Sans complaisance, le metteur en scène produit des interrogations ironiques, bouleverse nos consciences, secoue nos représentations mentales, choque aussi quelquefois. Si l’ensemble tient la route, avec de superbes moments comme le monologue très fort, touchant de la danseuse dont le propos respire à travers son corps, nous pouvons nous questionner sur la sincérité générale dont nous doutons parfois. Par instants, nous ressentons une sorte de manipulation, physique et morale, mais c’est une complicité qui prend le dessus et nous rassure au final. Corinne se présente en toute humilité, entière, tandis qu’Elodie Guézou est en constante fragilité. Cependant, Mohamed l’assure : la liberté des femmes sur scène renouvelle à chaque représentation une mise en difficulté. Et c’est cela qui fait que ça fonctionne. Néanmoins, il ne résonne pas en terme de message dans sa création : la rencontre sur laquelle il s’appuie est intégrale, avec ses aspérités, les clichés qu’il projette sur la femme de ménage et ceux qu’elle lui renvoie. Il existe une capacité à sublimer son quotidien dans le parallèle effectué dans le traitement des corps.

Corinne Dadat, 1m68, 70kg, 54 ans, 4 enfants, un physique pas facile et un patronyme sujet à des commentaires pas toujours sympathiques. Avec son franc parler, celui de la classe populaire, elle se présente devant nous en toute simplicité. Les mouvements répétés qu’elle fait pourraient être assimilés à ceux d’une danseuse dont la condition semble plus favorable. Et pourtant… La même maltraitance existe. Elodie Guézou est danseuse contorsionniste, c’est-à-dire en bas de l’échelle. Tout comme Corinne. Si nous effectuions une radiographie, les deux femmes ont quasiment le même corps. Leurs aptitudes sont croquées en parallèle. Elodie, 24 ans, 47kg… Toutes deux maîtrisent la danse de la serpillère, au sens propre comme au sens figuré et leur balai, corps ou objet, entre dans le ballet de l’existence. Leur autoportrait se croise, se percute et dresse un état des lieux d’une classe sociale dont il est bien difficile d’effacer toutes les traces tenaces.

Le spectacle vient de partir pour une représentation à Birmingham en Angleterre au lendemain de celle donnée à la Mousson d’été. Il sera programmé au Monfort à Paris en partenariat avec le Théâtre de la Ville du 18 au 26 novembre prochain puis sera présenté au Théâtre national de la Colline à partir du 22 mars. Nul doute que Moi, Corinne Dadat fera grand bruit en poursuivant cette volonté de déplacer des lignes et des représentations mentales que nous avons vis-à-vis d’un travail utile à la société mais déconsidéré. Tout cela sans misérabilisme ni mépris mais avec des images fortes et des mots qui résonnent encore en nous : « Corinne Dadat n’a plus de rêves, elle a un quotidien ».

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