De plus belles terres : psychose de l’étranger

Aiat Fayez est un auteur né à Téhéran qui a vécu en Iran, en Allemagne et en France avant de s’installer à Vienne où il développe un sentiment d’invisibilité. Autant dire qu’il connaît parfaitement la notion de l’étranger qu’il place au cœur de son texte De plus belles terres, présentant un couple mixte en proie avec le passé, la persécution réelle et ressentie ainsi que le seuil de tolérance qui émane du thème principal.

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© SBJ

Fatima et Stéphane vivent dans un coin reculé de la France avec leur fils Enzo, sur la première ou la dernière, « selon là où l’on se place » des 7 collines entourant le village. Vincent est auteur et vit à Berlin. Les deux hommes sont amis depuis la fac. L’arrivée de l’écrivain va bousculer bien des choses dans ce foyer qui voit l’intrusion d’étrangers dans leur quotidien et leur intimité. Un sentiment accentué par la présence de plus en plus oppressante des voisins Mohamad, Sayda et leur fils Ahmad. C’est le personnage de Fatima qui est au cœur de l’œuvre : une femme, étrangère, artiste, vivant au fin fond de la campagne française… Il y a là un condensé d’une minorité nous rappelant que souvent, « l’étranger est celui qui est le plus proche de nous », tel un miroir. Elle incarne le flottement autour de la notion centrale tout en développant une puissance artistique incroyable.

L’écriture d’Aiat Fayez possède quelque chose de l’ordre de la gêne sans jamais toutefois sombrer dans le malaise. L’importance est donnée aux silences dans toute leur pluralité. Il y a celui du viol, celui du passé, celui du présent et du futur, celui de l’essence humaine avec ses fêlures. La femme a une place particulière dans De plus belles terres qui s’articule autour des axes de la méfiance et du manque d’ouverture au monde, de la persécution, de la peur de l’étranger et de l’inconnu. La scène où Sayda rit à une blague sur les blondes et pas à celle sur les brunes pourrait également faire l’objet d’un argumentaire sur la ligne floue et fragile d’un possible seuil de tolérance. L’auteur fait le portrait au vitriol de vies brisées avec une sensibilité différente de celle que nous retrouvons régulièrement dans les textes abordant la même thématique.

La langue maternelle a toujours été un sous-thème pour Aiat Fayez comme il nous le confiait lors de la session « C’est l’auteur qui décide » qui lui était consacrée. Il s’est toujours senti étranger en Iran comme en France et avoue avec une certaine pudeur que « deux demi chez-soi ne font pas un chez-soi ». Cette thématique intime se retrouve dans toutes ses œuvres. C’est en allant vivre à Berlin qu’il commence à se sentir bien dans les théâtres. Il fréquente les théâtres allemands et plus particulièrement berlinois qui le pousse à écrire pour cet art. Mais c’est à Vienne qu’il découvre son havre de paix. Depuis janvier 2016, il est en résidence en région parisienne à l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides). De son immersion, il développe ses thèmes de prédilection tout en veillant à ne jamais utiliser les termes de « migrants », « émigrés » ou « immigrants » afin de ne pas situer son travail sur un plan politique. Il nourrit ses textes de cet enrichissement personnel avec un style assez flou qui fonctionne néanmoins. Finalement, pour lui, « vivre dans un pays que l’on ressent comme un chez-soi sans en connaître la langue » serait l’équation idéale de la création. A la lecture de De plus belles terres, nous avons ce sentiment qu’Aiat Fayez l’a trouvée en s’installant à Vienne.

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