Rencontre avec Yánnis Mavritsákis

Dans le cadre des sessions « C’est l’auteur qui décide », présentées à la Mousson d’été, nous avons pu en savoir davantage sur Yánnis Mavritsákis, un auteur grec dont le dernier texte, L’invocation de l’enchantement, a été lu juste avant. Ces courtes rencontres permettent de donner du temps à certains protagonistes de l’écriture contemporaine afin de développer d’autres axes de leur œuvre.

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© SBJ

C’est déjà la cinquième fois que nous pouvons entendre un texte de Yánnis Mavritsákis à La Mousson d’été. L’auteur se dit très influencé par la tragédie grecque classique qui inclut bien évidemment des éléments de rituels. Il veille à éviter tout ce qui a attrait au quotidien dans ce qu’il a de concret, de tangible. Plus jeune, il a beaucoup jouer ce rapport à la tragédie. Il assure qu’au départ, son œuvre comportait des aspects relevant de l’inconscient mais cela se modifie au fil du temps. Concrètement, la tragédie antique se manifeste de différentes manières. Tout d’abord, il est rare qu’il y ait plus de deux personnages en même temps dans les œuvres de Yánnis Mavritsákis qui pourraient très bien n’être jouées que par trois ou quatre interprètes. Il y a également un fort désir d’échapper au banal pour accéder à ce qui nous dépasse. Un parallèle est rapidement fait avec le théâtre d’Eschylle qui est une source d’inspiration. Yánnis Mavritsákis fait germer le théâtre antique en faisant le terreau d’un théâtre plus contemporain. C’est une véritable alliance entre le tragique ancien et le tragique contemporain. Cela constitue le noyau de son écriture.

Avant d’être auteur, Yánnis fut acteur. Il a débuté en 1986 mais en 2003, il cesse de jouer pour se consacrer petit à petit à l’écriture. Depuis, il n’a plus jamais fait l’acteur et ne pense pas rejouer un jour. Au fond, cela ne lui a jamais vraiment plu car il a beaucoup de mal à s’exhiber devant le public. Le statut d’auteur lui convient bien davantage. Lorsqu’il a débuté, en Grèce, il y a eu un intérêt certain pour la création théâtrale contemporaine, qui s’est maintenu de manière assez vive. Désormais, nous sommes dans une phase où cet intérêt s’atténue. Les jeunes auteurs reviennent vers l’adaptation d’œuvres classiques de la littérature mondiale ou se tournent vers le théâtre documentaire, les improvisations… Par conséquent, le théâtre à texte vit une période difficile en Grèce. Yánnis Mavritsákis a de la chance cependant. En 2008, il a l’aubaine d’être lu à l’Odéon par Olivier Py tandis qu’il suivait un atelier de production à Orléans. C’était l’époque où l’on donnait encore de l’argent pour ce type d’entreprise. Le petit coup du destin en faveur de l’auteur se poursuit : dès sa première pièce, il a été traduit. Il mesure cette chance immense à son égard et remercie d’ailleurs son traducteur, Michel Volkovitch, qui rend cela toujours possible. En Grèce, il assure n’avoir rencontré aucune difficulté, toutes ses œuvres ayant été jouées aussitôt, et ajoute, peut-être un peu naïvement que « nous sommes pareils à Athènes ou en France » ce qui lui fait penser que la réception de ses textes n’est pas différente dans l’hexagone.

Pour lui, le cirque est le domaine spectaculaire où la magie est très présente. Il ne l’utilise pas tel quel dans ses œuvres mais vole des éléments à cet art pour les emmener et les développer dans son propre univers, tout en conservant un petit aspect sauvage. Son style est celui d’un théâtre littéraire marié à des formes populaires fortes. Cette équation se retrouve parfaitement dans la traduction très précise qui est faite de ses textes. Les éléments littéraires et populaires coexistent constamment. Récemment, il déclarait « Je n’aime pas cette vie, voilà pourquoi je ne cesse d’en inventer d’autres ». Cela s’explique par son parcours un peu fantaisiste et atypique. Enfant, lorsqu’il découvre le théâtre, il a le sentiment, l’intime conviction, que ceux qui sont sur scène sont des privilégiés dans le sens où ils peuvent vivre dans des univers parallèles. Lorsqu’à 19 ans il est reçu à l’Ecole nationale, il a l’impression que les portes de cette communauté de privilégiés vont s’ouvrir à lui mais ce ne fut qu’une immense déception. Cependant, il développe l’idée que l’écriture est une conversation avec « Dieu », avec « ça ». Il cherche à communiquer avec ce qu’il a de plus profond en lui mais aussi avec ce qu’il y a au-dessus ». Il avoue même que souvent, s’il s’endormait avec une question, il se réveillait avec une réponse. Durant son sommeil, la conversation avec « ça » continue. Il vit avec ses fantasmes qui parfois deviennent réalité. Ces questions, ce sont souvent des impasses, en particulier la transition délicate entre différentes scènes.

Dans Décalage vers le rouge, Yánnis Mavritsákis écrivaient sur de grands vides. A charge au spectateur de tout reconstruire. Il aurait pu continuer dans cette forme mais semble prendre actuellement une autre direction. Avec L’invocation de l’enchantement, il essaye de casser en lui les structures du théâtre classique. Bien sûr, d’autres l’ont fait avant lui mais pour cet auteur, c’est une nouvelle exploration de l’écriture. Ce texte a été inclut dans le projet Mensonges de Véronique Bellegarde. Dans cette œuvre, le temps n’existe pas. Elle a été montée dans l’ordre où cela lui est venu. Il n’a pas déplacé de scènes. Il ne savait pas ce qui allait se passer, ni l’ambiance poétique qui allait s’installer par la suite. Concernant son titre, il s’en explique à demi-mots. Pour lui, c’est un titre magique qui évoque un livre de magie existant : Enchantement. C’est une suite de démons dont la première scène se nomme Bélial. Dans L’invocation de l’enchantement, les personnages appellent ces démons en question.

Yánnis Mavritsákis avoue vivre d’une façon paresseuse, par provocation. Pour lui, l’homme est victime, ce qui ne l’empêche pas également d’être bourreau. L’écrivain quant à lui a le pouvoir de manipuler les personnages, à l’instar des démons. Et en cela, l’auteur grec s’est montré captivant pour ce « C’est l’auteur qui décide ».

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