Bruits d’eaux : faire les comptes des existences à la dérive

Dans le cadre de la Mousson d’été 2016, les rencontres théâtrales internationales tournées vers les écritures d’aujourd’hui, c’est le texte de Marco Martinelli, qu’il nous a été donné d’entendre. La lecture, dirigée par Michel Didym, créateur et directeur artistique de l’événement, a particulièrement ému l’auteur italien.

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© SBJ

Le général arrive. Il compte mais il n’est pas sûr des chiffres. « 1248. Ça sonne bien. Mais qui ça peut être ? ». Il en est ainsi pour le 2917… A condition que ce soit bien un 7. Seul sur une île, il est chargé de faire la liste des morts, migrants ou réfugiés. Mais derrière un numéro attribué sans la moindre once d’humanité, se cache la vie d’un homme, d’une femme ou d’un enfant. Ces disparus, ces noyés ont tous tenté la traversée de la dernière chance, celle qui aurait pu leur permettre d’atteindre l’Europe. Ne sachant rien d’eux, le général leur invente une existence comme à Youssouf, un jeune, un fanfaron, un « moi je sais tout », de Jean-Baptiste et des autres.

Pendant la lecture, presque déjà une incarnation de ce seul-en-scène, les notes de musique viennent nourrir avec délicatesse le récit. L’émotion affleure tandis que les numéros se succèdent, avec toujours une incertitude de lire correctement : 3999, 7777… Sur l’île, très peu de lumière. Le noir, les chiffres hésitants, les vies brisées… Le général compte à en perdre la raison. Il n’y a que des gribouillis à lire pour espérer les mettre en ordre. Il voudrait faire ressortir des chiffres rayonnants au milieu de l’obscurité. Mais s’ensuit une série interminable de « matricules » correspondant à des cadavres non identifiés : 12345, 3462, 4445, 3989, 1290… La liste s’allonge. Tant d’inconnus donnent littéralement le vertige. Aucune différence entre une chair et une autre. Tout se déroule dans l’indifférence générale. Pourtant, derrière, la conscience des vies humaines dissimulées qui viennent s’échouer sur des petites fiches sous la forme d’un nombre, unique mais incertain.

Charlie Nelson livre une lecture plus qu’expressive. Il est totalement investi dans son personnage. La tension dramatique s’accroît, soulignée par bribes avec le son du bassiste, un masque blanc sur le visage, comme s’il voulait disparaître du paysage. Proposée sur les bords de la Moselle, en extérieur, la lecture a bénéficié d’un bonus naturel supplémentaire : celle de l’écho du lieu qui nous renvoyait les mots les plus forts. Cela renforçait également l’isolement du protagoniste. L’immersion fut totale avec une scène finale qui marque les esprits.

L’écriture de Marco Martinelli est réaliste, actuelle. La thématique fait écho au drame des migrants, celui qui perdure et s’accentue en Méditerranée. « Ici, ils sont morts, tous, mais quelques-uns sont plus morts que d’autres ». Le texte, d’une force incroyable, rappelle que « la vie n’est la propriété de personne, à tous elle est accordée en prêt ». Un peu d’humanité serait bienvenue. Alors ce texte est jeté un peu comme un canot sur la mer de l’horreur, celle quotidienne qui se déroule dans l’indifférence générale, à quelques kilomètres de nous. Le souffle de légèreté injecté  dans un discours aux allures de manifeste. Alors, « est-il plus facile d’accueillir que de repousser ? ». Le débat est ouvert.

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