L’orchidée violée : produire des héros

Il y a des textes qui nous tombent dessus sans que l’on sache vraiment pourquoi. Celui de Bernard G. Lagier en fait partie. C’est à l’Espace Roseau-Teinturiers d’Avignon, au détour d’une petite rue, que nous avons découvert avec l’Orchidée violée une véritable performance théâtrale et des mots d’une force incroyable même si les deux ont eu beaucoup de mal à coexister ensemble dans la mise en scène d’Hassane Kassi Kouyaté.

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© Blind

Elle est là, assise dans le noir, à se balance dans son fauteuil à bascule, tandis que le public s’installe. Face à un miroir, représenté par le regard du spectateur, la mère est seule avec elle-même dans cet appartement d’une cité populaire, plongée dans le néant : « Moi, je n’ai pas eu de vie. Enfin, je n’en ai pas la souvenance. J’ai dû naître un jour sans étoile ni soleil. ». Son fils est là, à quelques pas, endormi, ne soupçonnant rien des douleurs psychiques qui vont prendre vie par des mots traduisant un véritable enfer : « Il est jaloux mon fils : de moi et du regard sur moi ». Cette femme, dont la fragilité nous touche, nous entraîne dans ses souffrances et dans un tourbillon de questionnements au cœur d’un voyage sensible entre conscience et inconscience. Le président Vonvon a dit « Faites des fils » mais quand on est la mère d’un garçon de quinze ans, fruit d’un passé douloureux et d’un avenir bien sombre, il semble impossible de lui apprendre le bonheur lorsque l’on est persuadé que l’on « n’a que le néant en vie ». Doit-elle le livrer à la Mère Patrie ? C’est bien cette question qui la tourmente.

La mise en scène de Hassane Kassi Kouyaté propose des mouvements très minimalistes. La scénographie, qu’il signe également, fait place à un rocking chair sur une étroite plateforme, mettant en évidence la situation fragile et instable de la narratrice. Sur le plateau, c’est Astrid Mercier qui nous impressionne : « Je ne le remettrai pas à la Nation, mon fils, et je ne m’en remettrai pas à elle non plus ». Elle concocte un mélange de force et de fragilité qu’elle présente face public, souvent le regard dans le vide. Le texte poétique qu’elle incarne est chargé d’images fortes et subtiles, ce qui ne facilite pas une adresse frontale. Une sorte de barrière se dresse peu à peu entre la salle et le plateau, pourtant proche l’un de l’autre. Il se peut que la forme du seule-en-scène, qui force le spectateur à s’accrocher aux mots, n’ait pas été assez captivante pour nous faire entrer dans un texte exprimant des violences sexuelles. Poser des mots pour avancer ou du moins survivre est un conseil souvent donné aux traumatisées comme elle. Cependant, dans ce cas, nous ne parvenons pas à pénétrer dans ce huis-clos d’une victime d’inceste, sa solitude et sa détresse, bien que la performance scénique et théâtrale d’Astrid Mercier soit impressionnante.

La scénographie très épurée est plutôt bien mise en avant et habillée à son avantage par de pertinents jeux de lumières. La présence d’un texte fort ne fait pas de doute, tout comme le talent de la comédienne qui le prend en charge. Néanmoins, l’alchimie n’a pas eu lieu et nous ne sommes pas parvenus à nous sentir concernés par cette fragilité. Nous ne saisissons que des bribes de ce qui aurait pu devenir un tsunami émotionnel. « Qu’est-ce qu’une mère ne doit pas faire pour donner à la vie du sens ? » ; «On devrait pouvoir être mort certains jours et renaître un peu plus tard »… Elle ne peut endosser la responsabilité que l’on attend d’elle, celle de faire des fils des héros et de sauver la Nation.  La faute à un sujet encore tabou ou aux trop nombreuses images mettant à distance les émotions émergentes ? Impossible à dire formellement mais L’orchidée violée nous a semblé dépérir alors qu’elle aurait pu être le symbole d’une catharsis salvatrice. « Aujourd’hui je ne le vois plus avec mes yeux mais avec mes douleurs » dit-elle à l’aube de sa révolte où elle ne veut plus se taire ni cacher ses larmes. Dommage que nous n’ayons pu voir ce spectacle avec nos tripes, nos émotions, notre empathie face au courage d’une mère.

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