Adieu Monsieur Haffmann : la peur jour et nuit

Au Théâtre Acuel d’Avignon, il y a une pièce qui attire tous les regards : c’est celle écrite et mise en scène par Jean-Philippe Daguerre : Adieu Monsieur Haffmann, dans laquelle nous retrouvons celui qui a obtenu le Molière 2014 de la révélation masculine pour le seul-en-scène Un obus dans le cœur de Wajdi Mouawad, Grégori Baquet. Coup de cœur unanime pour ce joyau théâtral.

adieu monsieur haffmann
© DR

Paris, mai 42. Joseph Haffmann est un bijoutier juif, au bord de la faillite. Il voue une sincère amitié pour son employé, Pierre Vigneau, à qui il propose de céder la boutique en échange d’habiter dans la cave de la demeure, le temps que la situation redevienne normale alors que l’occupation fait rage, que le port de l’étoile jaune vient d’être décrété et que les Juifs sont traqués. Pierre accepte d’héberger clandestinement son ancien patron à condition que celui-ci l’aide à réaliser son désir profond de paternité. Voici bientôt le trio plongé dans les affres de secrets bien lourds à porter et à assumer qui pourraient bien voler en éclats lorsque l’ambassadeur nazi Otto Abetz et son épouse Suzanne décident de venir dîner chez les Vigneau.

Sur le plateau, deux espaces distincts : à cour, nous avons l’intérieur modeste de Pierre et Isabelle. A jardin, l’espace de Joseph, dans la cave familiale. Et voici que s’animent sous nos yeux ces petites tranches de vie, mises en valeur par des jeux de lumière pertinents. Les conversations « pré-actuelle » de Joseph et Isabelle se superposent simultanément aux cours de claquettes ou à la séance de cinéma de Pierre. Ainsi le quotidien s’installe et le temps passe avec des occasions de s’évader, bien trop rares en ces temps de guerre. Un peu à la manière de plans-séquences de films, la mise en scène de Jean-Philippe Daguerre déroule le fil de l’histoire avec ses ellipses temporelles et ses contraintes, tout en insufflant un rythme plus théâtral. Cette histoire, cette situation donnant / donnant c’est un peu la plus belle amitié qui puisse exister mise à rude épreuve : « Contentez-vous de ce que vous avez. Je me contente bien de ce que je n’ai pas. ». Ce n’est jamais facile lorsqu’il faut en plus réapprendre à s’écouter et à s’aimer.

Le jeu des acteurs ne montre aucune faille et la justesse est parfaitement dosée de la première à la dernière scène, jusqu’à cette terrible réplique lourde de signification : « Adieu, Monsieur Haffmann ». Grégori Baquet est une nouvelle fois époustouflant dans le rôle de Pierre Vigneau. Jusqu’où est-il prêt à aller pour perdre Joseph ? Peut-on se demander même si la réponse est plus complexe et qu’il veut juste se retrouver lui-même ? Il nous bouleverse aux larmes avec la précision et la finesse de jeu qu’il n’hésite pas à perfectionner au fil de la représentation tandis que c’est la fragilité de son épouse Isabelle, incarnée par Julie Cavanna, qui nous touche. Notre empathie monte d’un cran face aux scènes jouées par Alexandre Bonstein, prodigieux Monsieur Haffmann qui effleure lentement notre sensibilité jusqu’à la faire basculer en émotions profondes. Franck Desmedt est très juste en ambassadeur et Charlotte Matzneff fait souffler un vent de légèreté à ses côtés en épouse irrésistible et hilarante dont le langage spontané nous ravie à chaque instant. Le couple est éblouissant et convaincant dans sa manière d’exprimer leur conviction d’idolâtrer le Führer.  Ils sont lumineux, jusque dans leur tenue blanche étincelante qui contraste avec le gris des vêtements des autres protagonistes et des murs de l’intérieur des Vigneau. La scène finale du dîner réunissant les cinq interprètes est particulièrement émouvante, provoquant des larmes d’émotions sur nos joues.

La parole forte et vraie circule sur le plateau sans complaisance. L’émotion est sincère, sobre, dévastatrice et touche chaque spectateur. Les comédiens, avec une générosité louable, transmettent cette histoire puissante en ne conservant que l’essentiel et mettant tout superflu de côté. Un véritable coup de cœur que nous espérons voir débarquer prochainement à Paris ou en région. Un texte percutant comme un acte de résistance à découvrir d’urgence.

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