Poisson et petits pois : telle mère, telle fille ?

Par un après-midi chaleureux comme il en existe tant sous le soleil estival d’Avignon, nous avons poussé la porte du Théâtre La Luna. Grand bien nous en a pris avec la découverte d’une si belle surprise survenue en plongeant dans l’adaptation de la pièce Marthe et Mathilde de l’auteure roumaine Ana-Maria Bamberger. Tel un joyau surgit d’un écrin inattendu, nous avons pu nous laisser cueillir par un propos et une proposition scénique qui font beaucoup de bien.

Poisson et petits pois
© Franz Laime

Marthe ne tient pas en place et pourtant, elle s’ennuie. A chacune des visites, quasi quotidiennes, de sa fille Mathilde, elle feint de dormir avant de se lancer dans un face à face verbal plutôt abrasif. La routine et le quotidien ont fait leur nid, tout comme les silences, les non-dits et l’abnégation. Mais aujourd’hui, petit changement : en plus des courses habituelles faites de pain, beurre…, Mathilde a décidé d’acheter du poisson et une boîte de petits pois, déclenchant ainsi la colère de sa mère qui se mue peu à peu en règlement de comptes.

Soyons honnêtes et directs : tout nous a plu dans cette pièce, à commencer par une écriture touchante qui aborde des sujets universels en prenant appui sur celui, délicat, des relations mère-fille. Mais cela va bien au-delà et nous interpelle avec bienveillance en posant de réelles questionnements comme nous le rappelle à juste titre la note d’intention : l’abnégation est-elle une solution ? Peut-on aider en faisant souffrir ? Comment briser le silence pour se reconstruire ? Les larmes sont-elles des armes pour ouvrir les portes de l’espoir ? Comment surmonter les non-dits ? Quel cri d’amour et de pardon pousser quand on est dans une impasse ? Pour quelles raisons peut-on accepter, répéter ou refouler des situations qui font mal ? Toutes ces interrogations trouvent des bourgeons de réponses que nous compléteront avec notre propre vécu ou notre ressenti, en s’intéressant également à tout ce que cela implique d’être mère au niveau de l’intimité et de la trahison, envers soi ou autrui. Tout ceci se fait avec le même objectif en ligne de mire : affronter certaines vérités qui font grandir.

La mise en scène de Slimane Kacioui et Aliocha Itovich fonctionne parfaitement, en adéquation avec la scénographie neutre de Franz Laime qui joue sur la transparence, comme un écho à celle tant souhaitée dans les rapports humains. Les rideaux noirs translucides dévoilent peu à peu la reproduction du schéma générationnel et lève le voile sur un duo touchant. Marie-Hélène Lentini nous surprend dans un registre où nous la voyons peu. Habituée des comédies drôles et tendres, telles Tous nos vœux de bonheur où elle donne la réplique à Karine Dubernet, elle nous offre un regard sur un autre pan de son talent en se glissant dans la peau de cette mère sarcastique mais où amour et maladresses se conjuguent à tous les temps dans son cœur. Elle est blessante dans ses propos mais tente de faire réagir sa fille : « Même une friperie ne voudrait pas de ta jupe et tes cheveux, on dirait un balai-brosse. Tes cernes sont pires que les miennes, on dirait un panda ! ». Sa franchise empêche l’empathie initiale mais progressivement, nous nous laissons toucher par cette carapace qu’elle se forge pour dissimiler un amour maladroit. Dans ce huis-clos de l’intimité familiale, Dorothée Martinet est d’une grande sensibilité. Elle se montre particulièrement désarmante en fille perdue, dépassée, qui n’a plus foi en grand chose. Le texte incisif, voire corrosif, ponctué de silences nécessaires témoignant d’une certaine pudeur, parvient à atteindre sa cible. La belle alchimie sur le plateau le sert à merveille et cela fait beaucoup de bien.

Poisson et petits pois est de ces pièces qui nous font passer du rire aux larmes (le final est particulièrement poignant) tout en ouvrant une réflexion intime au plus profond de notre être. Avec sensibilité, subtilité, tendresse, humour et délicatesse, Ana-Maria Bamberger pointe du doigt les relations familiales et par extrapolation la construction de l’être humain influencé par son proche environnement. Un petit bijou que nous espérons fortement revoir à Paris ou en région tant la bienveillance a su nous bouleverser.

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