Le jeu de l’amour et du hasard : conditionner les cœurs

Ce n’est pas toujours chose aisée de se distinguer théâtralement parlant lorsque l’on s’empare d’un texte tant de fois monté tel que Le jeu de l’amour et du hasard de Marivaux et pourtant, Philippe Calvario y parvient sans peine. La comédie en trois actes et en prose de Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, représentée pour la première fois en 1730, n’a rien perdu de sa superbe et trouve ici une nouvelle vivacité.

jeu amour calvario

L’histoire est assez connue mais résumons-là brièvement : Orgon espère marier sa fille Silvia à Dorante, le fils d’un de ses vieux amis. Mais la jeune fille, peu disposée au mariage, propose à son père d’observer et d’apprécier son prétendant sous le déguisement de sa servante Lisette, ignorant que Dorante a eu la même idée. Respectant les règles de la bienséance, Marivaux concocte une comédie savoureuse qui questionne l’ordre établi à grand renfort de quiproquos

Dans Le jeu de l’amour et du hasard, les codes amoureux sont bouleversés et certaines questions surgissent et remontent à la surface : l’amour est-il dicté par des lois sociales ? Quelles puissances régissent la condition amoureuse ? Philippe Calvario s’empare et s’amuse du propos de Marivaux sans pour autant dénaturer le texte. Il lui applique un petit masque de beauté, le rendant plus frais et plus jeune, bien que la modernité de la pièce n’ait jamais été remise en cause. Dans une mise en scène fantaisiste pleinement au service du texte pour le mettre en valeur et nous le faire entendre comme une nouvelle découverte, il peut s’appuyer sur une distribution vive et énergique qui rend l’ensemble particulièrement plaisant.

Anne Bouvier est étonnante en soubrette survoltée. Elle est une Lisette pleine de vitalité et espiègle à souhait dont l’entrée avec une traîne sur la tête restera mémorable, au son de Je t’aime… moi non plus. Elle provoque une vague de bonne humeur à chacune de ses apparitions tandis que Nicolas Chapin fait des étincelles en valet grossier dès la fracassante entrée d’Arlequin, un rôle haut en couleurs dont les répliques se dégustent comme une friandise. Son parler trivial ne cesse de nous faire rire. Certes, ces valets sont caricaturaux et souvent dans l’excès mais totalement à propos. Marie-Pierre Nouveau est une Silvia bien sous tout rapport. Elle parvient à trouver les justes émotions et à nous toucher. Elle est extrêmement convaincante et force l’empathie, notamment dans les scènes qu’elle partage avec Philippe Calvario qui campe un majestueux Dorante dont le bouleversement des sentiments nous atteint avec sincérité. A cela, ajoutons Régis Laroche, très juste en Orgon, et Jérémie Bédrune qui interprète Mario, légèrement en retrait mais qui parvient néanmoins à tirer son épingle du jeu. L’énergie, la fougue, et l’enthousiasme de chacun apportent un vent de fraîcheur sur le plateau et nous réjouissent pleinement. Quel plaisir de voir Anne Bouvier se déplacer avec peine dans sa robe de comtesse feinte avec son derrière de grande envergure. Car si l’habit ne fait pas le moine et que se déguiser ne change ni un visage ni un cœur, il n’en demeure que la théâtralité est poussée à son paroxysme pour notre plus grand plaisir.

De jeux de dupes en jeux de séduction, Philippe Calvario s’amuse à faire jouer à ses acteurs des rôles qui ne sont pas les leurs et à accentuer les reliefs de tous les ressorts comiques des mots de l’auteur. Le philosophe Socrate, dont la formule « Connais-toi toi-même » s’impose à notre esprit, aurait eu matière à débattre. Tandis que Gainsbourg savait parler d’amour en chansons et que Marivaux savait le faire en prose, Philippe Calvario réussit le mariage idéal entre les genres en affrontant l’amour et la raison. Ce classique est monté avec pertinence et audace. Le texte est toujours aussi limpide et nous offre du théâtre dans toute sa splendeur. Modernité, humour, burlesque, quiproquos… rien ne manque à l’appelle dans cette pièce dont le grand sens de la théâtralité a su être parfaitement mis en valeur.

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