Thomas Jolly : « Le théâtre est un art, mais il est aussi, et a toujours été, un outil »

Alors que le festival d’Avignon 2016 vivait ses dernières heures, nous avons rencontré le jeune metteur en scène Thomas Jolly qui a présenté son Radeau de la méduse en parallèle des chroniques quotidiennes données chaque midi au Jardin Ceccano par la Piccola Familia. L’occasion rêvée, dans un entretien en toute sincérité, d’en savoir plus sur celui qui tente de faire bouger le théâtre et les consciences.img_6615

Quel parcours as-tu suivi pour arriver au théâtre ?

Je suis né à Rouen, mais j’ai vécu dans un petit village de 200 habitants aux abords de Rouen. Assez rapidement, dans ma chambre, j’étais un enfant créatif qui dansait, chantait, écrivait et jouait. Quand j’étais petit, ma mère m’a offert un livre de Pierre Gripari, Sept farces pour écoliers. Ce sont de petites pièces à monter avec ses amis et c’est ce que je faisais le samedi après-midi. J’ai monté tout le bouquin dans ma chambre et chaque représentation était donnée devant les parents et les amis. Je suis passé par la danse classique et la musique mais cela m’ennuyait. En classe de cinquième, j’ai suivi un ami qui allait à un atelier de théâtre le mercredi après-midi. Il y avait des ateliers pour enfants mais aussi une compagnie que j’ai intégrée l’année suivante. Au lycée, j’ai pris l’option théâtre, tout en continuant la compagnie d’enfants à Rouen. Je suis allé à l’université d’Art du spectacle à Caen et là-bas, en plus de tout le bagage théorique que nous amenait la fac, j’ai pu commencer à jouer dans des festivals étudiants qui sont particulièrement fervents à Caen, comme celui des Fous de la Rampe où j’ai fais mes premiers pas avant d’intégrer une formation professionnelle : l’ACTEA. Au lycée, je vois un premier spectacle de Stanislas Nordey. C’était la Dispute de Marivaux mêlée à Contention de Didier-Georges Gabily. Ça a été un choc. Plus tard, je vois J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne de Jean-Luc Lagarce et là, encore un choc. A la fac, je vais voir Porcherie de Pier Paolo Pasolini et c’est à nouveau un choc. A ce moment, je me suis demandé qui était Stanislas Nordey. Je vois qu’il a une école à Rennes, je tente d’y entrer en 2003 et je suis reçu. J’en sors en 2006 et la compagnie se crée à ce moment-là. Je dis souvent que je suis un enfant du théâtre public, ce qui est vrai : je n’ai jamais déboursé un centime pour apprendre ce métier.

A quoi ressemble ta journée type au Festival d’Avignon ?

Cette année, c’était vraiment particulier parce que nous devions produire un spectacle quotidiennement et en plus, je me suis cassé le pied. Du coup, tous mes plannings ont été revus et adaptés. Je n’ai pas vu grand-chose à part un spectacle d’un ami dans le OFF : Eclipse Totale avec Julien Alluguette. On répétait tout le temps, il y avait l’école du TNS qui venait du coup ça a été un festival de boulot. Cette année, je n’ai pas eu le temps et j’étais vraiment fatigué donc ce n’est pas tellement représentatif mais les autres années, une journée type c’est beaucoup de rendez-vous le matin avec des acteurs, des actrices, la presse… puis des spectacles l’après-midi. Le soir, encore des spectacles, IN et OFF confondus. Normalement, je ne viens que quatre ou cinq jours. Là, ça fait trois semaines que je suis ici. J’ai l’impression d’être complètement coupé des réalités, du temps normal, de la vie quotidienne.

De quelle manière as-tu travaillé sur la conception du feuilleton Le ciel, la nuit et la pierre glorieuse présenté quotidiennement sur le festival ?

Olivier Py m’a appelé au mois d’octobre pour me proposer cette idée. Il voulait trouver quelque chose à faire pour les 70 ans du Festival et réinvestir le créneau du Jardin Ceccano, gratuit, à midi, tous les jours. J’ai adoré cette idée mais je savais déjà que j’allais jouer le Radeau de la méduse qu’il fallait que je crée en amont du festival, à un moment donné, avec des répétitions en mai et juin. J’en ai parlé à la compagnie et on s’est dit que c’était vraiment une opportunité géniale donc on a accepté. On s’est organisé toute l’année pour faire, entre les dates de tournée de Richard III, de petits sauts de puces à Avignon, à la maison Jean Vilar, afin de faire des recherches d’archives. A Paris, nous avons rencontré différentes personnes dont Antoine de Baecque [qui a co-écrit Histoire du Festival d’Avignon avec Emmanuelle Loyer et réédité en juillet 2016 chez Gallimard, ndlr] mais aussi des spectateurs et des personnes ressources.

Concrètement, j’ai organisé le travail, créé le groupe de travail et la distribution. Nous nous sommes mis d’accord sur les seize ouvertures et ne voulions pas une production chronologique, redondante, historiographique ou qui soit un musée du festival. Notre volonté c’était que ce soit vivant. La compagnie a créé les canevas à partir de toutes les archives que nous avions trouvées. Arrivés à Avignon, nous avions une salle pour répéter quotidiennement, du jour au lendemain. Je passais entre mes différentes activités mais c’est vraiment un travail mené par les acteurs de la compagnie. Dans ce que nous voyons au théâtre, les deux premiers créateurs sont l’auteur et l’acteur. En troisième vient le spectateur. Je suis très heureux d’avoir pu faire avec eux un vrai travail d’acteurs, certes avec ses défauts, mais tout de même un travail d’acteurs et d’actrices.

Durant le festival, tu avais donc un deuxième projet à savoir la création du Radeau de la Méduse. Quelle a été la rencontre avec ce texte peu connu de Georg Kaiser et pourquoi ce choix comme spectacle non pas de sortie mais d’entrée dans le métier pour les élèves du TNS ?

J’ai découvert ce texte en 2004 grâce à Stanislas Nordey. Il nous l’avait distribué un jour à l’école mais nous n’en avons rien fait, pas même une lecture. Quelques années après, je l’ai retrouvé, relu et mis de côté car ce n’était pas le moment. Il y a plein de pièces comme ça, à l’intérieur de moi mais j’attends juste le bon moment et le bon endroit. Quand Stanislas m’a proposé de faire le spectacle de sortie, je lui ai dit que c’était un spectacle mort-né quasiment car tous les acteurs doivent être vu et avoir leur moment de bravoure. Pour ces ateliers de sortie, nous avons toujours du mal à trouver des pièces qui mettent en valeur tout le monde. J’ai donc dit que je voulais faire un vrai spectacle. Dans la promotion, il y avait six filles et six garçons. Dans Le radeau de la méduse, pareil et c’est un texte que je rêvais de monter depuis très longtemps mais les rôles ne sont pas égaux. Je trouve cela plus pédagogique de faire ainsi parce qu’un acteur n’a jamais des rôles égaux mais il n’y a pas de non-travail. Avoir quatre répliques sur une heure et demie de représentation, c’est déjà un travail. Cette promotion est très complice et très homogène. C’était le bon moment et la pièce permet de brasser trois questions pertinentes. Tout d’abord, celle de la reconstruction d’une société vouée à l’échec, une sorte de révolution qui est en marche. C’est ce que voulaient les enfants dans ce canot. Monter Le Radeau de la méduse permet aussi de rappeler, surtout dans les temps que l’on traverse avec les raccourcis abjects que l’on peut faire sur les attentats et les personnes qui les commettent, que tout texte religieux est pur, beau et porteur de valeurs. Personnellement, je suis athée mais je défends les textes religieux parce que je crois qu’ils peuvent éclairer l’humanité et qu’ils portent les gens. Tout texte religieux peut servir à la barbarie ou à la violence à partir du moment où on le tord, on l’accapare, on tord son sens… La troisième perspective était la question du déplacement des populations en temps de guerre et des risques qu’elles encourent. Evidemment, l’actualité est désarmante mais rappelons-nous que si la guerre est ailleurs aujourd’hui, elle a été ici par le passé. Les gens viennent en Europe mais lorsque la guerre était ici, les gens allaient ailleurs, vers le Canada mais aussi le Maghreb ou d’autres états de la Méditerranée. La guerre se fuit. L’être humain et la guerre ne sont pas compatibles. C’est aussi pour moi un vrai plaisir de quitter Shakespeare. J’aime William, je n’ai aucune lassitude mais c’est bien aussi de pouvoir aller sur une écriture du XXe siècle, sur un auteur allemand avec une dramaturgie allemande et trouver une autre finesse dans l’écriture.

La saison prochaine, tu vas mettre en scène deux opéras : Eliogabalo et Fantasio. En quoi est-ce un exercice différent des textes purement théâtraux et comment as-tu abordé ces deux œuvres ?

Ma grande joie, c’est de pouvoir faire ce grand écart opératique dans une seule et même saison, dans deux si belles maisons que sont l’Opéra Garnier et l’Opéra Comique. La façon de fabriquer un opéra est complètement à l’opposé de ma façon de faire du théâtre et pourtant ! Avec Henry VI, pour des questions de production, je me suis inspiré du modèle opératique et cinématographique dans le sens où il y avait des masses de travail et nous n’avions pas l’argent pour cela. Je voulais que les gens soient payés et j’ai donc organisé mon emploi du temps comme au cinéma avec le travail par scène et acteur : on se voyait une fois, la scène était faite, l’acteur repartait chez lui et on le retrouvait à la générale. A l’opéra, il y a aussi de cela. Il y a beaucoup de monde sur la création et le temps est très coordonné. A l’heure où je te parle, l’opéra est fait. Il a fallu que je projette tout : le choix des costumes, la création lumière, le déplacement de tous les instruments scénographiques, la conception du décor… Concrètement, ce qu’il me reste à faire aujourd’hui, c’est de rencontrer les chanteurs et les diriger. Habituellement, j’arrive, il n’y a rien et on ajoute au fur et à mesure, on construit… A l’opéra, on ne peut pas fonctionner ainsi. Ça a été la leçon de l’année. Je n’ai pas encore tiré tous les apprentissages de cela puisque j’attends de voir si tout ce que j’ai mis en place fonctionne mais ça se passe ainsi.

Concernant la question sur les œuvres en elles-mêmes, Eliogabalo est, pour moi, une œuvre absolument hallucinante mais assez rude parce que personne ne connaît cette histoire, parce que c’est de l’italien, parce que l’on dit que c’est de l’opéra mais ce n’en est pas puisqu’il s’agit de théâtre vénitien. A l’époque, à Venise, pendant le carnaval, le théâtre était chanté. C’est après que nous avons appelé cela de l’opéra. Il y a beaucoup de récitatif et peu d’airs que l’on retient à la fin. C’est vraiment archaïque, à l’inverse d’Offenbach où nous sommes dans du théâtre alterné avec du chant. Avec Eliogabalo, mon objectif est de redonner de la clarté à cette affaire et d’être très clair sur l’intrigue parce qu’elle est tout de même très complexe et que c’est difficile de s’en saisir. Pour Fantasio, le défi c’est vraiment de parler et de chanter de manière fluide.

Jusqu’ici, toutes les œuvres que tu as mises en scène ont une dimension plutôt politique. Quelle est ta vision du théâtre et quel rôle joue-t-il dans notre société actuelle ?

Il a un rôle très important. Le théâtre est un art, mais il est aussi, et a toujours été, un outil. Il me semble que le théâtre peut accommoder, structurer, construire, reconstruire beaucoup de choses… et ce pour deux raisons essentielles : le rassemblement et le récit. A l’époque antique, la cité s’arrêtait pour assister au théâtre et aux jeux du cirque. Les gens se rassemblaient. Cette question du rassemblement est inhérente à l’être humain. Il n’y a qu’à regarder comment ça se passe avec la liesse de l’Euro ou avec l’effroi des attentats : les gens sortent spontanément dans la rue et se rassemblent. Être ensemble, avec ses semblables, est un besoin de l’être humain. L’autre chose c’est le récit. L’être humain ne se construit qu’avec du récit et à l’heure actuelle, le notre est flou. Le théâtre redonne du souffle. Ce n’est pas un hasard si Harry Potter, Twilight, Star Wars, Le seigneur des anneaux… deviennent de grandes séries cinématographiques ou si Henry VI a coïncidé un moment avec ce besoin-là.

Pour synthétiser ma réponse à ta question, à mon avis, aujourd’hui, le théâtre est un outil formidable pour les temps que nous traversons. N’oublions pas que le théâtre a toujours mis en circulation la pensée et que toute pensée arrêtée génère de la violence. Par exemple : un papa + une maman = pensée arrêtée = manif pour tous = homophobie = violence. L’homophobie, le racisme, le terrorisme, toute forme de discrimination est une pensée arrêtée et génère donc de la violence. Depuis 2500 ans, le théâtre ne fait que brasser la pensée, la mettre en circulation… A mon sens, jamais le théâtre ne doit dire ce que doit être le monde, ce qu’il faudrait penser, etc., mais par contre, il doit remuer les concepts, les histoires, les idées pour que chacun, chaque spectateur puisse éveiller et alimenter son discernement. Avec la volonté d’être ensemble, le récit et le brassage de la pensée pour plus de discernement, je suis convaincu que le théâtre est l’outil de l’époque !

Quel spectateur de théâtre es-tu ?

Je fus un très gros spectateur dès le collège. Grâce à l’option théâtre, au lycée, j’y allais toutes les semaines. A la fac, j’avais un abonnement étudiant, c’était formidable et j’ai vu les premiers Pommerat, Castellucci…  J’avais l’impression que le monde du théâtre venait à Caen donc dès qu’il y avait un spectacle, j’étais en permanence au CDN de Caen et ce pendant quatre ans. J’étais vraiment féru. Au TNB, nous avions l’occasion de voir tous les spectacles gratuitement pendant que j’étais à l’école donc là, ça a été pareil. Lorsque la compagnie a démarré et que j’ai moi-même joué beaucoup, forcément, ça a un peu baissé. Maintenant, je choisis de manière extrêmement précise ce que je vais voir et cela pour une raison très simple : je suis quelqu’un qui est facilement pollué par le travail d’autres metteurs en scène. Par exemple, j’ai été voir Phèdre(s) de Warlikowski, qui était une version aménagée, mais maintenant, je ne vais plus voir Phèdre ou le Songe d’une nuit d’été parce que je veux monter ces textes un jour. Je fais très attention aux textes qui me plaisent. Non pas que je méprise ou que je fais du snobisme mais parce que je n’ai pas envie de créer par rapport à ou par mimétisme ! Je veux être libre au maximum avec une page blanche. C’est aussi pour cela que je vais plutôt vers des textes peu montés, peu joués, peu représentés. Ce n’est pas par goût de faire de la nouveauté mais parce qu’au moins je n’ai pas d’exemples.

Depuis Henry VI, ton travail est largement plébiscité. Concrètement, qu’est-ce que cela change dans ton quotidien ?

Dans mon quotidien personnel, rien. Par contre, dans le quotidien de mes spectacles, ça change tout. Il y a un enthousiasme et une curiosité pour mon travail. Je m’en réjouis mais moins pour moi ou pour mon travail que pour le théâtre. Il y a des papiers qui passent et qui sont faux donc il faut comprendre une chose : je m’en fous de moi. Je ne fais pas un travail autocentré. C’est vrai que j’ai monté Richard III et que j’ai joué le personnage éponyme mais c’était dans la lignée de ce que je faisais à la fin d’Henry VI où je n’y étais quasiment pas. Peut-être que je ne jouerai pas dans les prochains ou que je jouerai, qu’importe ! Ce n’est pas pour ma pomme que je fais cela mais vraiment pour brasser des idées. Sans que je ne fasse rien, je n’ai ni attaché de presse ni relations, les médias viennent à mon travail de manière assez surprenante. Je me suis dit qu’il serait peut-être temps que l’on puisse parler de théâtre dans les médias, dans des émissions comme celle de Laurent Ruquier où l’on entend beaucoup parler de théâtre privé alors je trouve qu’il faut en profiter quand il invite quelqu’un du théâtre public, de son plein gré. Ainsi, il y a quand même un million de personnes qui entend parler de Shakespeare, du théâtre public, des subventions… Nous faisons des métiers nébuleux. Personne ne peut dire « je n’aime pas le cinéma » ou « je n’aime pas la musique » et pourtant, il y a encore des gens qui disent « je n’aime pas le théâtre ». Pour moi, on ne peut pas ne pas aimer le théâtre. On peut ne pas aimer tel metteur en scène, telle pièce, tel acteur mais on ne peut pas ne pas aimer le théâtre. Il y a du travail à faire là-dessus mais cela a changé. Sur le quotidien des spectacles, les salles sont pleines et enthousiastes. C’est vraiment très heureux. C’est aussi un travail qui est très regardé mais c’est le jeu. Je le découvre depuis deux ans et demi ce jeu d’être à la fois très critiqué, blogué, tweeté, blablaté… C’est une nouveauté pour moi. Pendant huit ans, en Normandie, j’étais tranquillement en train de faire mes spectacles et de tourner en France et à l’étranger. J’avais la même activité mais avec moins de visibilité. Si je m’expose dans les médias pour parler de théâtre, forcément, je parle de mon travail mais encore une fois, ce n’est pas pour moi. Mon objectif c’est que le théâtre concerne plus de dix pour cent de la population. Hier, sur mon Facebook, j’ai reçu un message, suite aux chroniques vidéo : «  Pour moi, le théâtre n’était qu’une espèce de charabia auquel je ne comprenais rien. Je regarde vos chroniques tous les soirs et aujourd’hui, cela me donne envie d’y aller. ». Il faut lutter contre cette sorte de chose acquise que le théâtre serait pour tous. Par nature, c’est pour tout le monde mais dans la réalité, ce n’est pas vrai. Pour nous, gens de la culture, évidemment c’est pour tout le monde mais concrètement, quand je vais jouer dans des milieux ruraux, dans des salles des fêtes, il faut quand même se dire que la majeure partie de la France ne connaît pas, ou peu et mal, cet art qu’est le théâtre. Si l’on veut que ce soit pour tous, il va falloir se bouger. Alors tant pis si je me prends quelques noms d’oiseaux du fait de passer à la télé.

Justement, en parlant de média, allons plus loin. Tu es très actif sur les réseaux sociaux où les spectateurs montrent un certain engouement pour ton travail mais il y en a aussi qui sont blessants comme ce fut le cas suite à ta non-nomination au TNB. Comment arrives-tu as gérer ces deux aspects, le positif comme le négatif ?

Soyons clair ! Les haters [ses détracteurs ndlr] sont au nombre de sept ou huit alors que les enthousiastes sont des milliers. C’est le jeu et honnêtement, je m’en fous. T’as un Twitter, t’as un Facebook, moi aussi, parce que nous sommes de cette génération-là mais ce que je repère avec tous les outils numériques, ce sont deux choses. La première, c’est que les gens, en amont des spectacles, ont une connexion avec toi ou ton travail et ensuite, ils viennent dans une salle. Cet outil-là, il faut l’utiliser pour ça. La seconde, c’est l’après. Une fois qu’ils ont été dans la salle, il y a une poursuite, le théâtre étant un art éphémère, du lien créé entre les gens qui étaient là. Ça créé de la communauté. Même si elle est virtuelle, elle se retrouve dans la réalité à un moment donné. Comme disait Vilar, « il s’agit d’abord de faire une société après quoi, peut-être, nous ferons du bon théâtre ». Il veut dire que la question artistique n’est pas essentielle. Pour moi, la première chose que le théâtre doit faire, c’est faire société ! Alors ceux qui n’aiment pas mon travail ne sont pas obligé de le commenter, de venir le voir, de le regarder, de lire des critiques à mon sujet, de se réjouir quand il y en a une de mauvaise ou de s’insurger quand il y en a une bonne. Si tu veux défendre une idée de théâtre avec la même ferveur que celle avec laquelle je la défends alors ok, allons-y, défendons ! Ce n’est pas du mépris, pas du tout et je n’oublie pas d’où je viens mais je me permets de dire qu’il y a des gens qui n’ont pas accès à cet art que nous proclamons, adorons, adulons. J’aimerai juste que tout le monde puisse y accéder, simplement. Mais je reste une personne normale et toute violence m’atteint.

Lis-tu la critique, qu’elle soit positive ou négative, professionnelle ou amateur, et comment l’utilises-tu au moment d’aborder un nouveau projet ?

Je lis tout. Pour moi, artistiquement, la critique n’a aucune utilité. Ce n’est pas le travail des critiques d’avoir une influence sur l’artistique. Par contre, elle a une très grande utilité et j’ai un profond respect pour ce métier. J’ai même voulu l’être à un moment donné. J’ai versé des larmes de joie en lisant une critique de Jean-Pierre Léonardini [dans l’Humanité ndlr] sur Henry VI. Il y a un art de la critique qui vient de Roland Barthes et des plumes comme Jean-Pierre Léonardini, Armelle Héliot, Brigitte Salino ou Didier Méreuze en font partie. C’est pour moi un honneur d’être critiqué par ces personnes.

D’après moi, l’utilité d’une critique, c’est d’être un formidable outil de démocratisation. Je vais distinguer les critiques professionnels et les blogs, sites amateurs, passionnés… J’adore ce courant parce qu’il remet le pouvoir de la presse à un autre endroit, il le détourne et surtout parce que ce sont des spectateurs. Tout le monde peut être critique et donner envie à d’autres spectateurs. Le théâtre n’a jamais su se saisir des outils numériques. Pour le cinéma, sur Allociné, tout le monde met des étoiles ou des commentaires. Pareil sur Itunes pour la musique. Mais pour le théâtre, ce genre d’outil n’existe pas. Bien sûr un commentaire sur Allociné, ce n’est pas la critique d’un magazine de cinéma ou d’un critique du Monde. Ce n’est pas pour en mettre l’un plus haut que l’autre. Ils sont complémentaires mais il ne faut pas que le premier se prenne pour le second. Ce n’est pas le même outil. Si le regard porté sur les spectacles s’institutionnalise et se prend pour ce qu’il n’est pas alors oui, on a raté quelque chose. Ce qui peut me décevoir dans la critique, quelle qu’elle soit, c’est surtout le manque de travail, et il y en a ! Puisque l’on peut parler de mon travail de manière ouverte sur internet et que c’est un outil libre, je pourrai, moi-aussi, m’exprimer sur ce que l’on en dit mais je ne veux pas rentrer dans ce jeu-là. Pourtant, et ce n’est pas normal, certains sites font des erreurs monumentales au sein de leurs articles. Il y a un manque flagrant de travail. Je travaille, on critique mon travail alors il faut que les critiques aussi travaillent.

Est-ce qu’il y a un texte en particulier que tu aimerais mettre en scène ou bien un personnage que tu aimerais jouer ?

J’attends le texte contemporain épique d’aujourd’hui. Je ne l’ai pas. Je ne comprends pas pourquoi, avec les temps que nous traversons, le théâtre français n’arrive pas à se servir de l’actualité. Les auteurs sont-ils fragiles ? Ecrivent-il des choses rétrécies par manque, non pas d’ambition mais de sécurité ? Je ne sais pas mais il faut écrire l’épopée du début de ce XXIe siècle ! Il faut l’écrire et moi, je veux la monter. C’est celle-là que j’attends. Comme personnage je n’ai pas de rêve, je préfère ne rien projeter parce que tout ce qui m’arrive devient un rêve éveillé. Je n’ai jamais projeté de jouer à Avignon, et pourtant, j’y ai joué il y a deux ans. Dès que l’on me donne un rôle et que je dis oui, c’est pour la vie ! Si c’est lui que je veux faire, c’est à lui que je vais consacrer tout mon temps, toute mon énergie, tout mon corps, tout mon être. J’aime les personnages qui sont épais, avec des enjeux, plongés dans des flux historiques… Je ne trouve pas encore dans le théâtre contemporain des personnages aussi épais que ceux de Shakespeare ou Racine.

As-tu un rêve à réaliser dans les soixante-dix prochaines années ?

J’ai plein de rêves pour le théâtre. Que dans soixante-dix ans, plus personne n’ait peur de pousser la porte d’un théâtre. Ça c’est un objectif ! Je ne vois pas quel rêve meilleur peut advenir que d’arrêter la vie, les loyers, les métiers…, d’arrêter le temps et de se rassembler pour recevoir le théâtre, la pensée, la langue, l’histoire, des récits, de l’émotion, de l’énergie… C’est le rêve d’il y a déjà 2500 ans quand la cité s’arrêtait. Il y avait même des amendes pour les gens qui n’allaient pas au théâtre ou aux jeux du cirque. Pendant des jours entiers, on célébrait la pensée et le corps via les jeux théâtraux et les jeux au stade. Quelque part, nous n’avons pas fait mieux qu’à l’origine.

Quels sont tes projets pour la saison à venir ?

J’ai la création d’Eliogabalo et de Fantasio mais aussi des reprises. Richard III part en tournée, de même qu’Arlequin. Il y aura aussi la reprise du Radeau de la méduse au TNS et à l’Odéon en juin 2017. Il n’y aura pas de création théâtrale parce que nous avons beaucoup créé depuis deux ans. On a l’impression que je suis boulimique de travail mais c’était juste une circonstance de travail : Richard III en octobre 2015, le Radeau en mai-juin 2016, Eliogabalo en septembre 2016 (mais cela fait un an et demi que je travaille dessus) et Fantasio se fera en février 2017. Entre les deux créations opératiques, il y a l’envie de laisser vivre les spectacles, les faire tourner et rencontrer le public. J’ai aussi envie de lire, de faire un voyage pour voir du théâtre, ailleurs, voir une autre façon de faire… J’ai cette envie et ce besoin de me mettre en jachère.

Si je te demande trois mots, et pas un plus, pour définir au mieux l’édition 2016 du festival d’Avignon, que répondrais-tu ?

Trois mots ? Il faut bien les choisir. Nous parlions tout à l’heure de récit et nous pouvons juste noter qu’aujourd’hui, les spectacles sont très longs. L’envie d’être ensemble pendant longtemps est de plus en plus fervente donc je dirai immersive. Je dirai aussi le mot effroi car ce n’a pas été une édition vindicative mais au contraire plutôt effrayée ou effarée sur les formes et les thèmes que nous avons vus. Le troisième mot, et je ne peux pas m’en empêcher après ce que j’ai vécu, ce sera convivialité. Voilà, je dirai que cette édition a été immersive, effarée et conviviale.

C’est ta dernière interview pour ce Festival d’Avignon 2016. Je te laisse le mot de la fin. Quel est-il ?

Ça va mieux ! D’avoir été ici trois semaines et d’avoir pris tout ce que j’ai pris, vraiment, ça va mieux !

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