Place des héros : une douleur permanente

Après son adaptation des Arbres à abattre l’an dernier, qui fut l’un des coups de cœur unanime de la critique, Krystian Lupa revient à Avignon avec une autre pièce de son auteur de prédilection, Thomas Bernhard et Place des héros. Le texte, hanté par la mort, s’interroge sur le fascisme et trouve un écho particulier avec le contexte que traverse l’Europe actuellement. Un chef d’œuvre sublimé et magistral qui signe une nouvelle réussite pour le metteur en scène polonais.

place des héros
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Pendant l’installation du public, une femme, toute de noir vêtue, déambule dans l’obscurité du plateau, un chiffon blanc à la main. Faisant les cent pas et allant régulièrement à la fenêtre, personne ne semble lui prêter attention jusqu’à ce que la lumière la révèle à notre regard. Manifestement, elle est soucieuse. Il s’agit d’Herta, la femme de chambre. Elle a entrepris, bien plus pour s’occuper l’esprit que par réelle envie, de cirer les chaussures du professeur Joseph Schuster qui vient de se suicider. Les bruits extérieurs de la ville nous parviennent avec délicatesse tandis qu’elle écoute Madame Zittel, la gouvernante, faire le portrait peu réjouissant du défunt tout en repassant et pliant de manière compulsive les chemises immaculées trouvées dans l’armoire. Exigent, maniaque, il ne semblait pas aimer grand-chose ni grand-monde, pas même sa propre famille, mis-à-part, peut-être, son frère Robert. Il faudra endurer les trois scènes pour modifier notre regard sur cet homme et tenter de comprendre ce qui l’a poussé au suicide. Et nous, qu’aurions-nous fait ?

Après dix ans de vie d’exil à Oxford en Angleterre, Joseph Schuster est revenu habiter sur cette Place des héros, lieu symbolique lié à jamais à Hitler. Cependant, sa femme ne supportait plus d’entendre constamment les clameurs de la foule, revivant sans cesse dans sa tête la scène de l’annexion de l’Autriche par le Führer. Le professeur était plutôt réticent à repartir mais il avait accepté de quitter à nouveau Vienne. Tandis que la maison se vide peu à peu (des cartons traînent encore sur le plateau avec la mention Oxford), Joseph a fait le choix de se suicider. Le premier tableau est un long portrait de cet homme par sa gouvernante qui lui vouait une admiration sans borne, lui qui faisait de sa vie une recherche permanente de vérité. Néanmoins, c’est le deuxième tableau qui se montre entièrement bouleversant. Robert rejoint ses deux nièces, Anna et Olga,  après l’enterrement et se lance, au milieu d’un parc délicatement brumeux, face public, dans l’expression de sa propre conception et vision de l’Autriche, du mensonge, de la bassesse, des nationalistes, du cynisme, de la désillusion, de l’art et notamment du théâtre… Le monologue, corrosif et saisissant, où l’humanité n’échappe à rien,  est porté avec brio par Valentinas Masalskis, étonnant de véracité. Ici, il nous le dit, « tu dois être catholique ou nationaliste ». Tout le reste n’est pas toléré. Les mots, virulents ou ironiques, résonnent encore en nous. Les autres comédiens du Théâtre national lituanien sont tous excellents, sans distinction, et trouvent leur place dans une mise en scène sobre et sensible, invitant à la retenue et à la pudeur. La dernière image qui se grave dans notre esprit est celle de l’évocation de la Nuit de Cristal avec l’explosion des vitres de l’appartement Place des héros dans une sobriété désarmante. Il y a quelque chose de l’ordre de la délicatesse des œuvres russes qui se dégage des tableaux précis et efficaces voulus par Krystian Lupa, avec un temps étiré, presque flottant, mais jamais ennuyeux déployé dans une atmosphère froide mais captivante. Les bruits de la nature, entendus à travers les vitres de l’appartement ou directement depuis le parc, contribuent à cette impression d’une sérénité faussement absolue. Tout n’est que fulgurance et prodige avec une maîtrise parfaite et élégante de l’œuvre.

Avec Les Damnés, Place des héros était d’un des spectacles les plus attendus de cette édition du Festival d’Avignon et tient toutes ses promesses. Avec nuances et subtilité, où même les silences sont porteurs de sens, Krystian Lupa fait entendre avec conviction et beauté les mots de Thomas Bernhard qui continuent de nous parler d’aujourd’hui. La standing ovation, amplement méritée, leur est adressée en cadeau commun, l’un pour le fond et l’autre pour la forme. Il ne faudra rater sous aucun prétexte le passage de la pièce en tournée, notamment au Théâtre de la Colline à Paris en décembre prochain.

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