Hearing : la force de persuasion

Dans le cadre du focus sur le Moyen-Orient proposé durant cette 70e édition du Festival d’Avignon, le metteur en scène iranien Amir Reza Koohestani nous a offert un moment poignant avec Hearing, un spectacle créé en juillet 2015 au City Hall de Téhéran qui est l’une des révélations de notre rédaction que nous pourrons revoir du 11 au 19 octobre 2016 au Théâtre de la Bastille à Paris dans le cadre du Festival d’Automne. Il nous donne à entendre une vérité, celle de la persuasion dans une pièce bouleversante, entre transgression et culpabilité.

hearing
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Neda arrive, voilée, sur le plateau. Elle excuse l’absence de Samaneh avec qui elle était convoquée pour répondre à des questions. Mais la jeune-fille fera son entrée quelques secondes plus tard. Elle dialogue avec celle que l’on suppose être la surveillante du dortoir des filles. Nous n’entendrons pas les questions de ce premier interrogatoire, laissant notre imaginaire faire le travail. Très vite, nous comprenons que Samaneh est accusée d’avoir parlé. En effet, elle a entendu, ou cru entendre, une voix d’homme dans la chambre de sa camarade le soir du Nouvel An et c’est cet événement, quasi anodin, qui va la plonger dans le cercle étroit de la culpabilité et la forcer à revivre durant douze années l’interrogatoire qui tourne en boucle dans sa tête tandis que la rumeur de transgression aura de graves conséquences sur les autres protagonistes.

Ce qui frappe d’entrée de jeu, c’est la sobriété et l’humilité des deux jeunes actrices, criantes de vérité. Mona Ahmadi est bouleversante de fragilité dans le rôle de Samaneh qui nous touche au cœur dès son entrée, timide et mal à l’aise tandis qu’Ainaz Azarhoush affiche une certaine fierté pour masquer les fêlures de son personnage, Neda. Elham Korda sera Samaneh adulte qui a maintenant 34 ans, est mariée, a un enfant et est enceinte du deuxième. La culpabilité qu’elle exprime face aux événements qui se sont déroulés douze ans plus tôt instaure une émotion sincère et poignante. La douceur de sa voix et l’expression de son visage, notamment son regard, nous submergent.

La direction d’actrices est fabuleuse et intègre une technicité qui trouve ici tout son sens. Pour revivre les apartés entre les deux jeunes filles, une caméra frontale les suit dans les coulisses du Théâtre Benoit XII, jusque dans la cour où l’on entend le bruit des rues animées. Tandis que Samaneh va revivre continuellement l’interrogatoire subi, nous découvrons enfin, par le même procédé, Mahin Sadri, installée dans le public au troisième rang, à deux sièges de nous. Nous avons enfin les questions posées, celles qui hantent la jeune femme. Le procédé d’immersion par la vidéo live est fortement intéressant tandis que les réponses de Samaneh, qu’elle ne peut changer, tournent en boucle comme un souvenir entêtant ou une âme qui errerait en attendant de pouvoir passer, enfin, dans l’au-delà.

Tout en clair-obscur, dans une scénographie minimaliste et épurée à son paroxisme, Amir Reza Koohestani parle à demi-mots des sujets tabous et des interdits de son pays tout en laissant apparaître en filigrane la condition des femmes de son pays. La subtilité dont il fait preuve permet aux voix de se dévoiler, délicatement, au milieu des carrés de lumière qui habillent le plateau avec une sobriété nécessaire pour ne pas écraser le propos d’un aspect trop politique ou didactique. Il soulève « les questions sans réponse » de la société iranienne selon la très belle expression de Tchekhov. L’honneur, la responsabilité et la culpabilité sont traitées dans un spectacle où aucune preuve tangible ne peut entériner les décisions. Alors, entre ce que l’on n’a pas dit, ce que l’on a cru entendre et ce qui est entendu, tout n’est que subjectif et interprétation. La distribution, d’une justesse inouïe, sert parfaitement le sujet qui parvient à se détacher d’une pièce qui aurait pu être trop formelle si la maîtrise du texte et de la technicité avait été différente.

Hearing nous donne à entendre la voix d’un metteur en scène, d’un pays et d’une culture où la censure est encore monnaie courante. Le sujet met en lumière évidemment l’Iran mais revêt une dimension universelle qui nous transperce le cœur tant l’interprétation nous touche. Décidément, ce focus Moyen-Orient du Festival d’Avignon 2016 n’en finit plus de nous surprendre et de nous bouleverser en nous montrant une réalité par si éloignée de nous à condition d’accepter de la regarder en face.

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