We’re pretty fuckin’far from okay : la respiration de l’angoisse

Dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, nous retrouverons avec grand plaisir Lisbeth Gruwez dances Bob Dylan au Théâtre de la Bastille. En attendant, c’est avec un spectacle qui travaille sur les peurs et les angoisses, We’re pretty fuckin’far from okay, qu’elle offre une respiration dansée au Festival d’Avignon aux allures d’expérience sensorielle qui ne peut laisser indifférent.

we're pretty
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Ils sont deux sur le plateau, un homme et une femme, assis dans l’obscurité durant l’installation bruyante du public. Quand enfin la lumière les fait sortir de l’ombre, ils ne bougent pas. Quelques rires nerveux commencent à se faire entendre pour masquer un malaise naissant. Cela ne dure qu’une minute, peut-être deux, avant que la respiration, ou plutôt l’expiration, féminine ne se fasse entendre. Tandis que rien d’autre ne vient troubler le silence de la salle, nos yeux cherchent du regard un support sur lequel prendre appui comme un point d’ancrage. Nous passons de l’un à l’autre. L’homme, délicatement, remonte sa main droite sur son bras gauche. Tout n’est que pureté et délicatesse, « ordre et beauté », « calme et volupté » comme le disait si bien Baudelaire.

Les bruits d’une respiration anxieuse nous parviennent dans une semi-obscurité. L’homme se bouche les oreilles dans une gestuelle lente et décomposée. La peur s’invite dans leur quotidien. Leurs bras se positionnent comme des remparts face à cette intrusion. Très vite, ce sont deux mondes qui émergent, séparés par une frontière invisible, qui ne sera franchit que plus tardivement et qui trouve sa représentation scénique dans l’espace vide entre les deux chaises et les deux interprètes. La vigilance et la méfiance s’installent en même temps que l’angoisse du monde. Notre expérience sensorielle débute brusquement. L’écoute anxiogène des variations rythmiques et cardiaques va jusqu’à modifier notre propre respiration. La peur s’empare de nous sans que nous ne sachions véritablement pourquoi. Est-ce l’influence d’autrui ? Serions-nous victimes, en tant que spectateurs, d’une expérimentation ? La certitude n’est pas acquise mais toujours est-il que notre ressenti est tel.

Sur le plateau, en contraste du rythme saccadé et en constante accélération, Lisbeth Gruwez et Nicolas Vladyslav opposent une gestuelle fluide et d’une lenteur inouïe avant de gagner en intensité et en rapidité. Pas de répit pour les deux interprètes en proie aux angoisses envahissantes. Une terrible empathie accroît au fur et à mesure que la composition son de Maarten Van Cauwenberghe, tel un bruit assourdissant semblable à une machine à laver bloquée sur la position essorage, s’intensifie. Notre pouls s’accélère et nous laisse vidés, épuisés après une lutte inégale. Brusquement, en fond de scène, cinq néons blancs s’allument. Alors, tout s’arrête. Mains en l’air, ils tentent de gérer et de reprendre le contrôle. Le rythme cardiaque ralentit, la respiration se fait plus sereine, plus calme, plus rassurante. Les visages expriment presque le sentiment de s’être emballés trop vite, comme si une peur incontrôlable et disproportionnée avait surgit du plus profond de leur être et qu’avec un peu de recul, le regret prenait place dans ce chaos corporel. Tandis que quelques notes de piano éparses se font entendre, chacun reprend ses esprits mais le danger irrationnel continue à planer au-dessus de leur tête. Alors, les deux interprètes se soutiennent, s’épaulent, s’adossent l’un à l’autre pour faire face à la tempête. Ils luttent ensemble et ne forment plus qu’un seul et même corps. Si l’un lâche, l’autre tombe. Les chaises s’éloignent sur le sol du plateau, qui n’est qu’un large tapis roulant, très lentement, les murs se resserrent, réduisant l’éclairage jusqu’au néant. Les corps résistent dans l’obscurité du chaos. Frénétiquement, ils se frottent, comme pour se débarrasser d’une pellicule qui les enveloppe et s’incruste en eux. A nouveau, la respiration s’accélère, le bruit résonne en nous, la gestuelle se fait plus compulsive avant de s’achever dans le noir total et de s’interrompre brutalement, ne laissant que le piano clore le tableau de l’anarchie d’un monde anxiogène.

Lisbeth Gruwez a tout dit, tout exprimé avec des corps en extase traduisant un état de peur ancré dans un moment de lâcher prise total. L’autre est un étranger mais il est indispensable en insufflant un rythme dans notre quotidien. La chorégraphe influence fortement notre degré émotionnel avec We’re pretty fuckin’far from okay qui pourra en dérouter plus d’un mais en éclairer d’autres sur l’importance d’affronter nos peurs et nos angoisses pour mieux les chasser.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s